La prise de l'esprit d’Éveil (III, 18 à 20)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
18. Puissé-je être le protecteur des abandonnés,
Le guide de ceux qui cheminent,
La barque, le navire et le pont
Pour ceux qui doivent traverser les eaux.
19. Puissé-je être un île pour ceux qui recherchent une île,
Une lampe pour ceux qui en désirent une,
Un lit pour ceux qui désirent prendre du repos,
Et le serviteur des êtres qui souhaitent un serviteur !
20. Puissé-je être un joyau qui exauce les désirs,
Un vase magique, un mantra d'accomplissements,
Un remède universel, un arbre à souhaits
Et une vache d'abondance pour le monde.
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Arai Yoshimune 新井芳宗 (1863-1941) |
Shāntideva aspire ici tout ce qui peut servir et être utile aux êtres. Il développe tout un imaginaire positif où il souhaite devenir un protecteur pour les personnes abandonnées, sans aide, que tout le monde a oubliées et un guide pour les personnes égarées sur leur chemin. Il me semble qu'on peut comprendre ce « guide » tant dans son sens premier du gars qui ramène des voyageurs sur le bon chemin que dans son sens spirituel de personne qui conseille les gens qui se sentent perdus dans l'existence.
Ensuite, Shāntideva évoque son envie de devenir des objets qui peuvent être utiles et rendre un service précieux comme une île pour les marins égarés en mer, une barque, un navire ou un pont pour celui qui a besoin de traverser les eaux, un lit pour les personnes épuisées ainsi qu'un lampe pour la personne qui a besoin de dissiper les ténèbres. Encore une fois, cette lampe peut être comprise dans deux sens : la lampe qui vous est bien utile au fond d'une cave et la lampe de la sagesse qui dissipe les ténèbres de l'ignorance.
Enfin, Shāntideva évoque son envie de devenir des objets magiques qui vont combler les attentes et les besoins. Évidemment, c'est là encore de l'imaginaire que l'on façonne et qu'on entraîne pour aller tout le temps dans le sens du bien et de l’Éveil. Dans la vie réelle, les choses ne changent malheureusement pas d'un coup de baguette magique. Par contre, il est intéressant de se poser la question : que ferait-on si on avait une baguette magique ?
PS : Dans sa traduction « Vivre en héros pour l'Eveil », Georges Driessens traduit le dernier vers de la strophe 19 ainsi : « (Puissé-je être) un esclave pour les êtres souhaitant un esclave » alors que le comité Padmakara dans sa traduction « La marche vers l'Eveil », traduit : « (Puissé-je être) un serviteur des êtres qui souhaitent un serviteur ». J'ai choisi cette traduction parce qu'elle me paraît simplement plus acceptable pour des esprits modernes élevés dans l'idéal de la démocratie, mais j'admets ignorer quelle est la traduction la plus proche de l'intention de Shāntideva, mes connaissances en sanskrit et en tibétain étant totalement insuffisantes pour trancher.
Cela rejoint ce que je disais dans mon commentaire des strophes 11 à 15, à savoir qu'il n'est pas digne de se soumettre complètement aux êtres. Pour reprendre le mot de Michel de Montaigne : « Mon opinion est qu'il faut se prêter à autrui et ne se donner qu'à soi-même ». Souhaiter devenir un esclave n'est pas digne de l'être humain et du citoyen que nous sommes, et souhaiter avoir des esclaves est encore pire ! C'est une horreur du point de vue de la simple morale. Vouloir des esclaves est une intention malsaine qu'il ne faut pas satisfaire, exactement comme donner de l'héroïne à un héroïnomane en manque n'est pas une solution pour l'héroïnomane ; cela va même aggraver son problème. L'esprit d’Éveil doit nous donner envie de satisfaire les besoins et les désirs des êtres, mais pas quand ces désirs et ses besoins vont entraîner des conséquences morales catastrophiques, nuisibles pour celui qui a ce besoin ou ce désir comme pour ceux qui vont pâtir de ce désir ou de ce besoin !
C'est pourquoi il est préférable de traduire le vers avec le terme « serviteur », étymologiquement « celui qui est au service, qui rend service ». Et c'est cela qui est souhaitable : rendre service aux autres et accepter de ne pas être celui qui commande, qui est en tête, qui veut diriger. Je précise que je choisirais cette traduction quand bien un éminent spécialiste universitaire du sanskrit du VIIIème siècle viendrait conclure avec son autorité académique que le mot le plus correct est « esclave ». Tout simplement parce que mon commentaire ne vise pas à être au plus proche de Shāntideva, mais au lecteur de ce commentaire qui vit au XXIème siècle. Ce commentaire a pour intention profonde d'être une suite de conseils spirituels honnêtes et utiles, qui pourront servir au lecteur de ces lignes. Si le prix à payer est de modifier quelque peu la traduction pour qu'elle rentre mieux dans la mentalité de notre époque moderne, je n'y vois personnellement pas de problème. Il faut juste ne pas cacher sous le tapis ce que l'air du temps pourrait juger comme problématique dans un texte ancien. C'est pourquoi je mentionne et souligne ici l'écart entre les deux traductions.
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| Henri Cartier-Bresson |
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III:
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 5 à 7)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 8 à 10)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 11 à 15)
- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 21 & 22)
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
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| Hokusai Katsushika 葛飾北斎 (1760 - 1849) |


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