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mercredi 5 avril 2017

Libre-arbitre et déterminisme




Notes sur les dialogues du cerveau


4ème partie






Je voudrais m'arrêter sur « Cerveau & Méditation » l'ouvrage de dialogue entre le moine bouddhiste Matthieu Ricard et le neurobiologiste Wolf Singer. Je voudrais ici rédiger dans ces notes les quelques commentaires épars que m'inspire ce livre.


MATTHIEU RICARD


     Lorsque tu affirmes que l'agent qui délibère est un réseau neuronal, on pourrait alors se dire : « Ce n'est pas moi qui ai pris la décision, c'est mon réseau neuronal ». De cette façon, tu te dissocies de tes propres actes et tu ne peux plus en assumer la responsabilité au niveau de la perspective de la première personne (« Je suis responsable de ce que j'ai fait »). Une telle position est loin d'être neutre puisqu'elle risque de peser lourdement sur notre prise de décision et sur notre propre comportement. Des études ont montré que de sujets qui lisent un texte affirmant que notre comportement est totalement déterminé par le fonctionnement cérébral ont un comportement très différent de ceux qui lisent un texte défendant l'existence du libre-arbitre1. Il est intéressant de constater que les gens à qui l'on a inculqué la connaissance du libre-arbitre se comportaient de façon beaucoup plus intègre que ceux que l'on a convaincus de l'existence d'un déterminisme cérébral. Ces derniers avaient davantage tendance à bafouer les règles morales et à tricher. Ce qui s'explique sans doute sans doute par le fait qu'ils estimaient qu'après tout, ils n'étaient pas vraiment responsables.


Matthieu Ricard et Wolf Singer, « Cerveau & Méditation », éd. Allary, Paris, 2017, pp. 307-308.






Les autres notes sur les dialogues du cerveau :









Le Caravage, Les Tricheurs, 1594-1595.











       C'est un très vieux débat de la philosophie. L'Homme est-il libre de faire des choix et d'agir en fonction de ses choix, quitte à assumer pleines les conséquences de ses actes et le jugement que son prochain pourra avoir sur cet acte ? Ou au contraire, quand il agit, n'est-il pas en réalité mu par toutes sortes de forces obscures ? Selon les cas, on évoquera un déterminisme social et économique comme les marxistes qui voient dans les comportements individuels et les croyances de son temps l'influence des superstructures économiques et la lutte des classes à l’œuvre dans le moindre de nos rapports sociaux ? Dans d'autres cas, on évoquera un déterminisme psychologique comme Freud qui évoque l'influence de l'inconscient sur nos actes conscient : « Le moi n'est plus le maître dans la maison » disait l'inventeur de la psychanalyse. Plus récemment, on évoque un déterminisme génétique ou un déterminisme neuronal pour expliquer les actes des individus. Dans « Cerveau et méditation », Wolf Singer fait valoir que certaines décisions sont prises dans le cerveau quelques secondes avant même que l'individu en soit conscient.

       Ce débat entre libre-arbitre et déterminisme est complexe et riche d'une longue histoire. Qu'on se souvienne des débats entre Érasme et Martin Luther. Le premier défendant un « Essai sur le libre-arbitre » (1524) dans la perspective humaniste du XVIème siècle, auquel Martin Luther a répondu en 1525 de manière provocante par son « Traité sur le serf-arbitre ». Pour Érasme, l'homme reste libre de faire des choix et d'opter en son âme et conscience pour le bien et le mal. Luther, suivant en cela la voie tracée par Saint-Augustin, pense que l'homme est trop faible pour faire effort par lui-même vers le bien. S'il arrive que l'homme fasse le bien, c'est parce que Dieu l'a bien voulu. Faire le bien dans la mystique de Luther, c'est accepter de s'anéantir devant la volonté de Dieu et, au lieu de se révolter en permanence contre Dieu comme un enfant difficile par rapport à son père, accepter d'être le serf, l'esclave, le serviteur de Dieu pour que Ses Œuvres soient accomplies ici-bas.

     Au Siècle des Lumières, Emmanuel Kant, dans ses antinomies de la raison pure, confronte les deux points de vue du déterminisme et de la liberté. Il ne résout la question qu'en distinguant deux niveaux de l'expérience humaine. Du point de la sensibilité, tout phénomène est lié par des causes et des conditions, par des déterminations. De la même façon que l'orbite de la Terre autour du Soleil est strictement déterminé par les lois de la gravitation universelle d'Isaac Newton, de la même façon tous les phénomènes naturels sont déterminés par des causes et des sciences dont la science peut ou pourra rendre compte un jour. Mais du point de vue transcendantal, je dois bien postuler une raison libre qui me permet de réfléchir concrètement à la meilleure chose quand j'ai un choix moral en moi. L'être humain que je suis est un mélange d'empirique et de transcendantal. J'ai un corps physique qui, comme tout phénomène naturel, est soumis à la stricte loi de la causalité. Si quelqu'un me frappe par exemple, je suis déterminé par ma complexion à éprouver un sentiment de colère. Et comme un animal, mon instinct me pousse à avoir des réflexes de luttes ou des réflexes de fuite. Tout cela est conditionné, déterminé par des lois biologiques ou psychologiques. Je ne peux pas y échapper.

      Mais par contre, ma raison peut réfléchir à ce qu'il est juste de faire. Ma raison va se demander : « Que dois-je faire ? ». Et en me posant cette question, je peux me libérer des conditionnements initiaux comme répondre en frappant en retour ou un réflexe de lâcheté comme la fuite. Je peux par exemple à arriver à la conclusion de discuter avec mon agresseur pour le raisonner à son tour, et éviter la spirale de la violence. Et si ce n'est pas possible me défendre en attendant l'arrivée de la police. C'est paradoxalement quand je me demande « Que dois-je faire ? Quel est mon devoir ? Si tout le monde faisait comme moi, qu'est-ce qui serait le plus juste de faire ? » que je suis le plus libre. Si je réponds en suivant mon intérêt, ma jouissance, mes envies, si je réagis de manière intéressée à la situation présente, c'est que je suis déterminé par des motifs sensibles, et ces motifs sensibles (comme le plaisir, la joie, le bonheur, l'espérance d'une vie meilleure...) sont eux-mêmes déterminés par des causes et des conditions : je ne suis donc pas libre. Kant en arrive à la conclusion un peu étrange qu'une morale qui recherche le bonheur, le plaisir ou une récompense dans cette vie-ci ou même dans l'au-delà n'est pas une véritable morale. Seule une morale totalement désintéressée dictée par sa propre raison est véritablement une morale, c'est-à-dire une émanation de la liberté transcendantale de l'homme.

     On voit aujourd'hui que cette position kantienne est sérieusement mise à mal par les avancées spectaculaires de la neurobiologie contemporaine. Les neurobiologistes n'ont pas besoin de postuler une quelconque dimension transcendantale de l'existence pour expliquer la raison humaine. Même une fonction extrêmement complexe comme la raison humaine qui manipule une multitude de concepts, de notions et de représentations abstraites peut être expliquée par l'activité neuronale. D'où la tentation chez les neurobiologistes comme Jean-Pierre Changeux (qui a écrit « L'homme neuronal » dans les années '80) ou Wolf Singer de réduire l'esprit humain à un déterminisme neuronal strict.

      Matthieu Ricard, dans l'extrait cité plus haut, évoque une conséquence pratique de la croyance dans le déterminisme pour tenter de le disqualifier sur le plan de la morale. Les personnes qui croient dans le caractère déterminé à l'avance de nos gestes et de nos actes seraient plus enclins à commettre des petites transgressions morales comme la triche dans un jeu de carte (selon Kathleen D. Vohs et Jonathan W. Schooler, chercheurs à l'université du Minnesota pour l'une et à l'université de Colombie Britannique pour l'autre).

        À supposer que cette expérience soit vraie, elle ne remet pas en question la réalité ou non du déterminisme. Peut-être que les gens qui croient que la Terre est ronde voyage moins de peur de tomber en allant de l'autre côté du monde, mais cela ne change rien au fait que la Terre soit ronde, et non pas plate. De même, peut-être que les gens qui adhèrent à une vision déterministe des comportements humains volent plus et trichent plus que les gens qui croient au libre-arbitre, mais cela ne tranche en rien le débat si les comportements humains sont ontologiquement déterminés ou s'ils relèvent de la liberté. Si on arrivait dans le futur à démontrer par A plus Z de la véracité de la thèse déterministe, peut-être faudrait-il cacher à tout prix cette vérité qui dérange, de peur que tout le monde se mette à se comporter en voyous

       Cette première remarque étant faite, je me demande dans quelle mesure le débat entre déterminisme et libre-arbitre qui a occupé une grande place dans l'histoire de le pensée en Occident ne biaise pas complètement l'expérience. En effet, il y a une idée courante qui est très prégnante dans les conceptions culturelles occidentales qui veut que le déterminisme excuse les fautes ou les crimes d'un individu. Dans un procès que tout le monde reconnaît comme coupable, l'avocat de la défense va systématiquement essayer de minimiser la faute par des circonstances atténuantes qu'il va chercher dans le passé ou la situation sociale du prévenu : « Mon client n'a pas eu de chance dans l'existence ; mon client a eu une enfance difficile ; la femme de mon client l'a quitté le mois passé, ce qui explique la détresse émotionnelle de mon client, ce qui l'a poussé à commettre l'irréparable... ». Le déterminisme est supposé chercher des excuses à celui qui a commis des fautes ou des crimes. « Ce n'est pas vraiment sa faute parce que mon client était mu par (biffer les mentions inutiles) la pauvreté – ses gènes – son état neuronal déficient – son milieu familial déséquilibré – une mère possessive – un père violent qui battait mon client – un complexe d'Œdipe mal intégré – une névrose obsessionnelle - une situation sociale difficile... ».

     On se souvient de cette phrase célèbre de l'ancien président de la République Française, Nicolas Sarkozy : « Quand on veut expliquer l'inexplicable, c'est qu'on s'apprête à excuser l'inexcusable ». Pour Sarkozy, quand on cherche à expliquer le comportement de voyous qui brisent des vitres, renversent des voitures et attaquent les force de l'ordre lors d'émeutes de banlieue par toutes sortes de causes sociales, économiques ou culturelles : la pauvreté, la précarité des emplois, le chômage, l'absence de perspective pour l'avenir, le désinvestissement dans les banlieues sensibles et paupérisées, l'influence du monde de la drogue, les difficultés de l'intégration, etc, etc...., on finit toujours par excuser les délits et les crimes commis par la « voyoucratie ». De coupable, le jeune voyou des banlieues devient une victime. Et c'était inadmissible pour le précédent président de la République.

      Dans le même registre d'idée, l'ancien premier ministre français Manuel Valls avait lui aussi fustigé la « culture de l'excuse ». Face à la menace terroriste et aux attentats commis par les jihadistes, Valls refusait qu'on cherche à comprendre les causes qui font qu'un jeune Français passe dans le camps des islamistes radicaux et devienne un terroriste en acte ou en puissance. Manuel Valls a ainsi déclaré (entre autres déclarations) : « Pour ces ennemis qui s’en prennent à leurs compatriotes, qui déchirent ce contrat qui nous unit, il ne peut y avoir aucune explication qui vaille  ; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qu’il s’est passé ». «Aucune excuse ne doit être cherchée, aucune excuse sociale, sociologique et culturelle ».

        Le déterminisme est donc constamment soupçonné ou accusé d'être une « culture de l'excuse ». On ne s'étonnera donc pas que quelqu'un qui baigne dans une idéologie déterministe soit plus enclin à se pardonner ses petites fautes. Pour autant, je ne suis pas certain que le déterminisme soit uniquement cette « culture de l'excuse » que l'histoire de la pensée a contribué à forger en Occident. Si on prend l'un des philosophes les plus déterministes qui puissent être, à savoir Baruch Spinoza, on a là quelqu'un qui pense que tout se produit selon un enchaînement nécessaire de causes et de conditions dans les phénomènes physiques, mais aussi dans les passions de l'âme. On lui doit cette formule célèbre du Traité politique : « En ce qui concerne les actions humaines, ne pas pleurer, ne pas se moquer, ne pas même détester, mais comprendre ». Spinoza essayait de comprendre pourquoi on commet des choses négatives et pourquoi on se laisse aller à la négativité, ce qu'il appelait les « passions tristes ».

        Pour autant, Spinoza n'a jamais prôné un laxisme total dans le domaine de l'éthique et de la justice. Il disait que même si on comprenait parfaitement un cheval atteint de la rage, on pouvait aussi l'abattre avant qu'il ne morde et transmette la maladie à un quelqu'un d'autre. Le fait de l'abattre n'implique les passions tristes comme la haine ou la colère, mais c'est seulement un acte dicté par la raison. Pareillement, même si on comprend l'enchaînement des causes et des conditions qui ont poussé un individu à sombrer dans la délinquance ou la criminalité, on ne doit pas hésiter à l'envoyer en prison, ne serait-ce que cette condamnation va constituer une détermination qui va dissuader d'autres personnes de commettre le même crime ou le même délit.

         Pour Spinoza, le fait de comprendre les passions tristes et les choses négatives en nous-mêmes n'est pas en soi une excuse pour se complaire dans l'auto-satisfaction facile et la médiocrité. Au contraire, on essaye de se comprendre soi-même pour se transformer efficacement soi-même. C'est tout le sens de son ouvrage le plus connu « L’Éthique », l'idée que l'on va pouvoir contrecarrer les déterminations qui nous conduisent au malheur en développant des passions d'être et en augmentant notre puissance d'être et la béatitude d'être. On sait très bien qu'on voudrait se comporter de façon géniale, mais qu'on est toujours tiré vers le bas par toutes sortes de choses. Plutôt que d'opposer la volonté du libre-arbitre à ces tentations, Spinoza propose de comprendre le mécanismes de ces passions tristes afin de s'en libérer et promouvoir en soi-même la puissance des passions joyeuses.



*****


      Le déterminisme n'est donc pas nécessairement une justification des fautes morales et de la criminalité comme l'étude de Vohs et Schooler le laisse entendre. Mais personnellement, suis-je un déterministe ou un partisan du libre-arbitre ? Je n'ai pas d'avis tranché et j'évite d'avoir une position dogmatique dans ce débat métaphysique. C'est une question complexe. Il y a d'évidents conditionnements qui poussent notre humeur et notre entendement dans telle ou telle direction, mais la conscience a toujours la capacité de s'affranchir de ces conditionnements et ces déterminations qui nous poussent à être ceci ou cela, déprimé ou joyeux, calme ou coléreux, égoïstes ou altruistes... Y a-t-il une liberté fondamentale au sein de la conscience ? J'aurais tendance à le penser, même s'il faut faire un effort d'introspection et de méditation pour trouver cette liberté fondamentale. Le simple fait que la conscience cherche à se libérer des contraintes et des conditionnements est un indicateur probable de cette liberté qui agit au fond de chaque être.

        Je me souviens d'une métaphore que j'avais trouvé dans une revue scientifique et qui m'avait bien plu. C'était un mathématicien (dont j'ai oublié le nom) qui comparait le libre-arbitre et le déterminisme à deux coffre-forts fermés. La clef du coffre-fort du libre-arbitre se trouve dans le coffre-fort du déterminisme, et la clef du déterminisme se trouve dans le coffre-fort du libre-arbitre... La solution de ce problème n'est peut-être pas pour tout de suite....











1 Vohs (K. D.), Schooler (J. W.), « The value of believing in free will : encouraging a belief in determinism increases cheating », Psychological Science 19 (2008), pp. 49-54.












Jérôme Bosch, L'Escamoteur, réalisé entre 1475 et 1505.










Les autres notes sur les dialogues du cerveau :










Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.









Le déterminisme ne correspond pas toujours aux apparences







1 commentaire:

  1. Un premier aspect de la question concerne la différence entre déterminisme et prédictibilité. Le déterminisme indique que les relations de causalité conditionnent totalement les évolutions futures à partir d’une situation présente. La prédictibilité permet de déduire la situation future. La science ne nous permet de dire si la connaissance les lois de l’univers prédit un avenir unique (tout est écrit) ou si les lois sont probabilistes définissent une infinité d’avenirs possibles.
    Le paradoxe du libre-arbitre est que le choix conscient qu’il implique est essentiellement basé sur le postulat du déterminisme : Les décisions prises dépendent de l’évaluation des conséquences future de ces choix, évaluation basée sur des relations de cause à effet.
    Le libre-arbitre semble être le moteur de la décision et un déterminisme purement mécanique est totalement contre-intuitif. Mais, ne doit pas se demander si l’illusion du libre-arbitre n’est pas nécessaire à la pérennité d’une vie animale? En effet, sans cette illusion, l’homme ou l’animal, convaincu que les choix qu’il est amené à opérer sont sans effet, laisserait faire le « destin » sans agir dans le sens de ses intérêts ou de ceux de son groupe. De même, une telle illusion et les intérêts de l’espèce expliqueraient la réponse punitive des sociétés animales aux actes considérés comme nuisibles.

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