Je
viens de lire un article sur le site bouddhiste américain Lion's
roar intitulé : « Why
forms are fundamental for buddhist practice ? »
(Pourquoi les formes sont fondamentales pour la pratique
bouddhiste?). L'auteur, Koun Franz, un maître zen américain y
affirme le caractère essentiel des formes et des rituels dans la
pratique de la Voie. Il explique que les moines bouddhistes ne se
posent plus la question du pourquoi
les formes et des rituels, mais ont signé pour une vie dans lesquels
ils vont accomplir ces formes et ces rituels sans se poser de
question. Après un certain temps, ces moines ne se posent même plus
la question du comment
accomplir ces formes et ces rituels tellement cela leur devient
naturel.
Les
laïcs selon Koun Franz sont beaucoup plus sceptiques quant à
l'observance de ces règles issues d'une autre culture et d'un autre
temps. J'avoue faire partie de ces sceptiques pour qui les formes et
les rituels sont secondaires, juste une partie du decorum.
Je comprends qu'une communauté aient besoin de certaines formes
particulières pour se reconnaître en tant que communauté. Donc je
ne suis pas choqué par les formes que peuvent prendre le bouddhisme
zen ou le bouddhisme tibétain. Par contre, je constate que ces
formes diffèrent sensiblement d'un pays à l'autre, d'une branche à
l'autre du bouddhisme. Je pense en conséquence qu'il ne faut pas
trop s'y attacher à ces formes, d'autant plus que nous ne sommes ni
Japonais, ni Tibétains. Il y a quelque chose d'artificiel à copier
des formes culturelles qui ne sont pas les nôtres : je me
souviens d'un centre tibétain où toutes les femmes (belges) étaient
habillées à la mode tibétaine pour le nouvel an tibétain. Pour
moi, c'était carnaval. En quoi le fait de s'habiller à la mode
tibétaine allait nous rapprocher du Dharma ?
Koun
Franz, si je comprends bien sa pensée, pense qu'on ne peut pas
rencontrer le bouddhisme sans faire face en même temps à sa forme
traditionnelle. Et si on refuse ces formes, on entre alors en
relation avec une absence de forme et nous pratiquons alors une forme
de Dharma que nos maîtres ne pourraient pas reconnaître, encore
moins les maîtres de nos maîtres. Cette absence de forme est
elle-même une forme. Si nous choisissons de méditer sans autel,
sans decorum
d'aucune sorte, ce vide de forme est une forme. Si nous méditons au
centre de la pièce ou face à un mur, ce choix est déjà le choix
d'une forme.
Personnellement,
je n'y vois pas un problème. Le Dharma est avant tout un ensemble
d'idées et de concepts pour nous diriger nos vies d'une certaine
manière pour faire plus de bien et moins de mal. La pratique de la
méditation vise à transformer notre esprit, et cette transformation
de l'esprit peut s'opérer au centre de la pièce, en-dessous d'un
arbre ou face à un mur, avec ou sans coussin sous vos fesses à
votre meilleure convenance. Que le Dharma prenne une forme qui soit
méconnaissable aux maîtres de nos maîtres, que ce Dharma ne soit
pas conforme à ce que veut la tradition « millénaire »
de tel ou tel pays, je n'y vois pas de problème tant que le Dharma y
est authentique dans ses idées et son esprit. Si les maîtres de nos
maîtres voient un Dharma d'apparence très différent à celui
qu'ils ont pratiqué dans leur monastère, mais qui est réellement
motivé par l'esprit d’Éveil, alors ils reconnaîtront ce Dharma
en tant que Dharma, et ne serons pas prisonniers de ces formes
culturelles. Le monde moderne change à grande vitesse. Il est
possible que les formes du bouddhisme changent elles aussi pour
répondre à de nouveaux questionnements et de nouveaux défis.
Enfin
Koun Franz argumente sur le fait que nous ne savons pas exactement ce
qui est le meilleur pour nous sur le long terme et ce qui marchera le
mieux dans cent ans. La question sous-jacente est alors :
pourquoi ne pas faire confiance à la proposition d'une tradition
plutôt que de tout réinventer au petit bonheur la chance ?
Koun Franz affirme que la tension que nous éprouvons à propos de la
forme va conditionner le bouddhisme pour des générations.
Pour
ma part, je comprends parfaitement que telle ou telle communauté
bouddhique s'attache à une esthétique qui lui donne un ordre
reconnaissable du monde profane. Par exemple, l'esthétique épurée
des monastères zen ne traduit pas seulement une volonté d'adopter
un style japonais particulier, mais traduit aussi un art de vivre qui
a son intérêt. Cela ne me pose pas de problème sauf si précisément
on s'attache de trop à ces formes et que le Dharma ne peut pas se
passer sans ces formes.
Ce
qui est intéressant dans l'esthétique, c'est l'incarnation physique
des principes du Dharma. A
contrario, un bouddhisme qui
ne reposeraient que sur des idées comme les Quatre Nobles Vérités,
les quatre établissements de l'attention, les quatre sceaux du
Dharma, les dix préceptes, les quatre demeures de Brahmā,
etc., serait tellement désincarné qu'il ne serait accessible qu'à
des intellectuels et des personnes férues d'abstraction. C'est
peut-être la crainte de Koun Franz. En tant que phénomène social,
le bouddhisme a peut-être besoin de la médiation des formes pour
être compréhensible et intelligible pour le plus grand nombre.
Néanmoins,
il me semble personnellement que des idées comme les quatre
établissements de l'attention ou les quatre demeures de Brahmā sont
plus importantes à la pratique de la méditation que le fait de
revêtir l'habit noir des moines zen, que le fait de rentrer de telle
ou telle manière dans le dojo ou de pratiquer face au mur ou face au
centre de la pièce. Le Bouddha nous a donné des idées pour adopter
une meilleure conduite éthique, pour pratiquer la méditation et
développer sa sagesse. À
nous de mettre en pratique ces idées pour qu'elles améliorent notre
vie. À
nous de donner à ces idées une forme particulière.
Frédéric
Leblanc,
le
21 août 2019.