Suite
à mon article « Réflexions
sur Krishnamurti », on m'a demandé ce que je pensais de la
conversation en 1972 entre Krishnamurti et le lama tibétain Chögyam
Trungpa (que l'on peut trouver sur YouTube ici).
Je ne connaissais pas ce dialogue, qui est surtout un monologue de
Krishnamurti, Trungpa n'étant finalement qu'un faire-valoir de cette
conversation et ne faisant que valider les intuitions du maître.
Quand Trungpa essaye d'opposer quelques objections, il est rapidement
et fermement ramené au point de vue de Krishnamurti, totalement imbu
de lui-même et de son « génie », prenant d'autorité
toute la place disponible.
Je
me contenterai dans un premier temps de résumer les opinions de
Krishnamurti présentées dans cette vidéo, puis je dirai ce que
j'en pense. Krishnamurti commence par remettre en question la valeur
de l'expérience personnelle pour trouver la Vérité. « L'expérience
personnelle n'a aucune valeur dès lors que la Vérité est en jeu »,
nous dit-il. Car en fait, cette expérience personnelle repose
entièrement sur la « personne », sur le « moi ».
Dès lors, toute méditation qui s'inscrit dans un cadre donné
(bouddhisme, hindouisme, christianisme) sera forcément une activité
qui renforcera le moi et l'illusion d'une expérience personnelle
salvatrice : si je pratique la méditation, je vais être près
de Dieu, ou alors je vais atteindre le Nirvâna ou la paix de l'âme,
etc... Krishnamurti conteste cet enchaînement causal : si je
fais des efforts pour atteindre tel ou tel résultat, je m'inscris
dans un rapport temporel de l'expérience personnelle, j'essaye
d'être une personne, mais le problème est justement d'être une
personne, de ne pas mettre fin au « moi ».
Par
ailleurs, dans la méditation, nous dit Krishnamurti, on essaye de
mettre en ordre le désordre de l'existence. Or on met cet ordre avec
une vision préconçue de cet ordre, une vision qui correspond à la
conception de notre idéologie spirituelle. Cette vision préconçue
s'oppose à la Vérité. Pour Krishnamurti, il faudrait plutôt
observer ce désordre sans le juger, sans le catégoriser, le laisser
être en dissolvant la dualité entre le « moi » et ce
désordre. Une fois libéré de ce « moi » qui juge le
désordre et qui s'inscrit dans le temps avec l'aide de la mémoire,
on peut connaître l'ordre véritable.
*****
Répondons
donc à ces arguments. L'expérience personnelle n'est pas le lieu de
la Vérité ? Mais où le trouver dès lors en dehors de cette
expérience ? En matière de science, la vérité peut peut-être se
trouver en dehors du sujet. Si personne ne connaissait la loi de la
gravitation universelle, cette vérité de la gravitation n'en est pas
moins vraie. Mais en matière de spiritualité ? La Vérité n'a
d'intérêt que parce que vous en faites l'expérience. Alors certes,
pour accéder à cette vérité, il faudra vous défaire de
l'illusion de la personne, il faudra cesser de voir toute
l'expérience de la vie sous l'angle de la personne, sous l'angle de
votre ego. Mais c'est dans cette expérience que le cheminement
spirituel fera sens. Expérience emprisonnée par l'ego au départ,
expérience libérée de l'ego ensuite, mais expérience tout de
même ! C'est dans l'expérience que l'on s'enchaîne à la
souffrance et aux tourments, c'est dans l'existence que l'on peut
espérer être sauvé de tout cela, se libérer des entraves de
l'existence. S'il y a un salut, mais que ce salut est en dehors de
vous, à quoi bon ?
Ensuite,
je ne suis pas d'accord avec Krishnamurti quand il nous explique que
l'expérience personnelle, c'est le « moi », que ce
« moi » est l'essence de toute expérience. Il y a
d'abord l'expérience subjective ici et maintenant que l'on fait à
chaque instant, cette expérience subjective suppose un instant de
conscience, mais ne suppose nécessairement un « sujet »
existant de manière absolue, une « personne » clairement
distincte du monde. Il y a simplement la conscience d'être là, de
faire telle ou telle chose ou de ne rien faire, et cela ne suppose
pas un ego permanent et séparé du monde. C'est après que vient la
création du « moi », reliant tous ces moments
d'expérience subjective, passés, présents et à venir, le mental
crée cette fiction qu'est « l'ego », le « moi »,
le « sujet », la « personne ». Appelez cela
comme vous voudrez.
Reliant
tous ces moments, le mental cherche à extraire une identité
durable, une « personne » qui s'exprimera en « je »
et qui correspondra plus ou moins bien à tous ces instants de
conscience qui se succèdent plus ou moins chaotiquement dans le
cours de l'existence. Du point de vue bouddhiste, le problème n'est
pas que vous ayez cette idée du « moi », de votre
personne, mais que vous vous identifiez totalement à ce personnage
fictif et que vous ne soyez plus capable de relativiser tout ce qui
arrive ensuite à ce personnage. Ce n'est pas un problème d'imaginer
le personnage d'Harry Potter ; par contre, c'est un problème de
croire que Harry Potter est réel ! Pareillement, votre « moi »
n'a pas d'existence absolue. Si vous voyez son caractère relatif,
impermanent et fluctuant, alors vous pouvez être libre de lui. Si,
par contre, le « moi » s'impose à vous, vous allez
tomber dans toutes sortes de problèmes.
Ce
qui est important, c'est de bien de comprendre cette notion de deux
vérités : la vérité relative et la vérité
ultime. Selon la vérité ultime, la vérité ne peut pas
s'approcher par palier ou par étapes. Il n'y a pas d'effort ou de
pratique qui conduise à elle. Sur ce point, Krishnamurti a raison.
Mais le problème est qu'il y a aussi la vérité relative (et
Krishnamurti l'oublie). Cette vérité relative peut sembler
dérisoire face à la vérité ultime, tout au plus une illusion, un
masque, un voile qui empêche la contemplation de ce qui est
réellement. Ceci étant dit, la vérité relative contient toute
notre expérience personnelle du monde, toute notre vie, toute notre
existence ! Du point de vue subjectif, non seulement ce n'est
pas rien, mais c'est même tout ce que l'on expérimente !
Le
problème est qu'il intellectualise trop les choses. Du point d'une
métaphysique profonde, on peut ne vouloir qu'envisager la vérité
ultime, la Vérité avec un grand « V ». Mais ce faisant,
on oublie la vie, le cours de l'existence, tous les phénomènes que
l'on expérimente au quotidien et qui s'accommodent mal de toutes les
catégories subtiles de la métaphysique ! La vie, le cours de
l'existence, c'est tout cela la « vérité relative » !
Il ne faut pas se contenter de penser le spirituel, il faut surtout
le vivre ! C'est dans ce vécu intime que se trouve le véritable
spirituel, pas dans de grandes idées ou de grandes pensées, si
lumineuses soient-elles !
S'il
n'y pas de pratique, pas de voie, pas de palier dans la vérité
ultime, du point de vue de la vérité relative par contre, il y a
bien des choses à faire, des idées à réfléchir, un cheminement à
accomplir et la méditation à pratiquer. En réalité, il faut se
mettre dans les bonnes conditions et les bonnes attitudes d'esprit
pour voir le réel tel qu'il est. Dans la vérité relative, il y a
des paliers à franchir pour laisser l'Eveil illuminer nos jours.
Cela ne vient pas d'un coup, cela vient lentement, lentement,
lentement....
Dans
le bouddhisme, on parle de shamatha
et de vipashyanā.
Shamatha est l'apaisement de l'esprit, vipashyanā
est la vision profonde. La métaphore que l'on donne souvent pour
expliquer cela, c'est de voir à travers de l'eau boueuse. Cela n'est
pas possible : l'eau trouble empêche la vision à travers elle.
Mais laissez l'eau au repos, sans l'agiter, sans la troubler et
faites preuve de patience, la boue finira par se déposer lentement
au fond de son contenant et vous pourrez voir à travers elle. La
vérité ultime est toujours là, certes. Mais vous n'êtes pas
nécessairement dans les conditions favorables pour la voir. En
journée, le soleil est toujours là, mais si des nuages noirs
cachent le soleil, vous ne le verrez pas. Pareillement pour la vérité
ultime, vous pouvez y réfléchir et tenter de la conceptualiser, mais
voir la vérité ultime est une autre affaire si l'agitation dans
votre corps et votre esprit vient obscurcir votre existence.
Je
vous invite à ne jamais sous-estimer l'importance de shamatha
et de vipashyanā
et d'y revenir encore et encore, même si vous avez l'impression de
côtoyer l'absolu. Faites très attention parce que le cheminement
spirituel vous donnera parfois l'impression de tutoyer la vérité
ultime. Pourtant, un moment, vous contemplez la non-dualité de
l'existence, vous êtes à la cime de l'expérience mystique, le
moment d'après vous vous débattez dans les difficultés de
l'existence. Revenez encore et encore à shamatha
et à vipashyanā.
Dans
la conversation, Chögyam Trungpa explique (dans une de ses rares
interventions) que : « méditer
au sens extraordinaire, c'est voir le désordre comme une partie de
la direction, de la Voie ».
Krishnamurti réplique : « Il
faut d'abord voir le désordre sans le juger pour qu'il devienne de
lui-même de l'ordre ».
Trungpa fait référence au mahāmudrā
et
au dzogchen
ainsi qu'à toutes les pratiques tantriques soutenues
intellectuellement et philosophiquement par ces approches supérieures
de la méditation dans le bouddhisme tibétain. Dans le dzogchen, la
« grande perfection », on observe simplement ce qui est
pour que tout le désordre de l'existence se libère de soi-même. On
parle d'auto-libération.
Je
ne conteste pas cette approche : il peut être intéressant de
changer de point de vue sur le désordre, le trouble, l'agitation. Au
lieu de chercher à tout apaiser, voir ce chaos comme faisant partie
du Dharma, de le voir comme une matière qui peut enrichir notre
expérience spirituelle comme du compost qui aide à faire pousser la
fleur. Mais par contre, mon conseil est de ne pas oublier shamatha
et vipashyanā
sous
prétexte que ce serait des méditations « inférieures ».
Après avoir pratiqué le dzogchen
ou le mahāmudrā,
revenez à une pratique plus humble, plus « ordinaire »
de la méditation comme l'attention au va-et-vient de la respiration.
Si, par moment, voir le désordre comme une partie de la Voie peut
être enrichissant, ne voir que le désordre et se complaire dedans
sous prétexte de liberté spirituelle ne peut être qu'une source de
confusion et de désarroi.
Pratiquer
la Voie du Bouddha suppose pratiquer la conduite éthique, la
concentration méditative et la sagesse. Cela demande un effort long
et prolongé dans l'existence toute entière, mais ce n'est pas une
contrainte ou une façon de se compliquer la vie comme le suggère
Krishnamurti, c'est une aide précieuse pour apaiser nos
problèmes existentiels, et pour progressivement se préparer à voir
le réel tel qu'il est. Mon conseil est de vous inviter à cheminer
dans ce Dharma plutôt que vous égarer dans des pays sans chemin.
Frédéric Leblanc
le 14 juin 2022
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