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jeudi 5 juillet 2018

Hédonisme et eudémonisme




Hédonisme et eudémonisme



       Je viens de lire un article de Matthieu Ricard daté du 3 juillet 2018 et intitulé : « Hédonisme et eudémonisme, bonheur et plaisir : la grande confusion » (c'est la première partie, j'imagine que la seconde sera publiée les jours qui viennent). Matthieu Ricard y oppose l'hédonisme et l'eudémonisme, en donnant clairement le mauvais rôle à l'hédonisme et en faisant l'apologie de l'eudémonisme. Rappelons que l'hédonisme est une doctrine philosophique pour qui le plaisir est le souverain bien (le bien le plus important de tous) - hédoné en grec ancien signifiant simplement plaisir – tandis que l'eudémonisme est la doctrine philosophique pour qui le souverain bien est le bonheur – eudaimôn en grec signifiant bonheur.



      Dans son article, Matthieu Ricard rappelle toutes les faiblesses de la recherche des plaisirs. Il commence par citer un proverbe hindou : « Le plaisir est l'ombre du bonheur ». Quels sont les reproches que l'on peut aux plaisirs et à la quête de ces plaisirs ?


        1°) Les plaisirs sont instables, ils tendent à s'évanouir avec le temps. Par ailleurs, un plaisir quand il est trop souvent répété tend à s'émousser et, de sensation plaisante, tend à se transformer en sensation neutre, voire quand on devient écœuré par un trop-plein de ces plaisirs, il tend à se transformer en sensation désagréable qui suscite un haut-le-cœur et une réaction de répulsion. Par exemple, manger un gâteau est considéré un plaisir gustatif très apprécié. Mais si vous mangez dix part de gâteaux d'affilée, cela ne va pas vraiment être un plaisir. Vous allez être ballonné. Et si vous continuez à manger ou si on vous force à en avaler encore plus, vous allez droit à l'indigestion et vous n'aurez qu'une envie : aller vomir.


       Ce principe vaut pour d'autres comme écouter un prélude de Bach ou bronzer au soleil sur la plage cet été. Comme le dit Matthieu Ricard : « Le plaisir s’épuise à mesure qu’on en jouit, comme une chandelle qui se consume ». Que ce soit en quantité ou en durée, le plaisir ne supporte pas d'être prolongé indéfiniment. Il s'émousse et finit par se transformer en son contraire.


     2°) La recherche du plaisir n'est pas en soi morale : on peut très bien éprouver du plaisir à faire souffrir ou à voir souffrir, comme le torero et les aficionados qui prennent plaisir à une corrida, ou le plaisir qu'on éprouve peut se faire au détriment des autres, par exemple, quand je mange goulûment tout le gâteau d'anniversaire pour moi tout seul, sans en laisser une part pour les autres. Le plaisir rime donc trop facilement avec égoïsme, méchanceté, cupidité, orgueil et jalousie. Barbey d’Aurevilly disait à ce propos : « Le plaisir est le bonheur des fous, le bonheur est le plaisir des sages ».


     3°) La quête de plaisir est souvent infructueuse et s'accompagne souvent d'obsession, d'addiction, de doutes, d'espoirs fous et de désespoirs noirs. Et au bout du compte, la quête des plaisirs s'accompagne de désenchantement, d'insatisfaction et de déceptions amères face aux promesses non-tenues. Matthieu Ricard cite ces vers du poète écossais Robert Burns (1759 – 1796) :

« Les plaisirs ressemblent à des coquelicots,
À peine saisis, déjà détruits ;
À des flocons de neige tombant sur une rivière,
Éclairs blancs à jamais évanouis ».


         Dans le même ordre d'esprit, le grand ascète Milarépa disait :

« Le son du tonnerre, bien qu'assourdissant, est inoffensif ;
L'arc-en-ciel, malgré ses couleurs chatoyantes, ne dure pas ;
Ce monde, même s'il apparaît plaisant, est semblable à un rêve ;
Les plaisirs des sens, bien qu'agréables, n'apportent au bout du compte que désillusions ».


         4°) Les plaisirs, que ce soit du chocolat, un verre de vin, un prélude Bach ou le fait de se dorer allongé sur la plage, viennent du monde extérieur. Le bonheur, par contre, provient d'une disposition intérieure. Ce qui fait que les plaisirs tendent à nous rendre dépendants des sources de plaisir, toujours menacés par le manque, la frustration et l'inquiétude. Tandis que le bonheur, s'il peut éventuellement, être influencé par les circonstances extérieures, n'est toutefois pas soumis à celles-ci. Le bonheur ne s'épuise pas au fil du temps, au fur et à mesure qu'on l'éprouve comme le plaisir, mais, au contraire, il se renforce et se prolonge dans le temps. Il engendre un sentiment de plénitude qui, s'il se maintient dans le temps et se répète, tend à devenir une disposition de notre personnalité.


     Matthieu Ricard conclut que nous avons malheureusement la fâcheuse tendance à privilégier les plaisirs du jours et à sacrifier un bonheur durable pour ces moments épars et incertains de plaisir. On imagine que la seconde partie de son article fera l'apologie d'un bonheur empli de sagesse et de bienveillance.




*****


      Alors, je trouve que tout ce que dit Matthieu Ricard est correct et mérite d'être rappelé. Nous avons trop souvent tendance à nous précipiter sur des plaisirs faciles et instantanés sans réfléchir et ne pas comprendre comment cela nous rend sujet à l'insatisfaction et à la frustration.


     Néanmoins, je suis réticent sur le fait que Matthieu Ricard simplifie à outrance la notion d'hédonisme pour faire en contraste un portrait élogieux de l'eudémonisme. Il faut savoir qu'il y a DES hédonismes, différentes conceptions de la recherche des plaisirs, tout comme d'ailleurs il y a des eudémonismes, et pas une seule forme d'eudémonisme.


        Je ne vais pas rentrer dans les détails et être exhaustif en mentionnant toutes les formes possibles d'hédonisme. Je vais juste mentionner quelques unes de ces manières d'envisager l'hédonisme. De façon assez grossière, on pourrait parler d'abord de l'hédonisme de la consommation : ce qui est censé nous apporter du plaisir, c'est de posséder tel ou tel objet, telle ou telle possession ou de bénéficier de tel ou tel service. Cette forme d'hédonisme n'a pas besoin des apports de la philosophie pour proliférer, mais par contre fait l'objet de tout un endoctrinement idéologique pour se maintenir comme seul horizon actuel de l'hédonisme. Jouir du dernier smartphone, rouler avec la plus grosse voiture, se rendre en vacances dans les plus beaux hôtel, tout cela fait en permanence d'un conditionnement psychologique de tout le monde au travers de la publicité, des magazines people, des émissions de télévision, des chaînes YouTube, etc...


       Il y a aussi l'hédonisme festif : boire, manger, draguer, s'amuser en boîte de nuit, vivre dans l'excès, etc... C'est un hédonisme de l'instant avec souvent les petits matins qui déchantent avec les gueules-de-bois et la frustration des relations futiles.


     On pourrait parler aussi de l'hédonisme sportif qui consiste dans le plaisir de faire du sport, de se dépasser, d'éprouver les limites du corps, et après le sport, de se sentir sur son petit nuage d'endorphine. C'est aussi le plaisir de remporter des compétitions et de susciter l'admiration autour de soi. Ce qui symbolise cet hédonisme sportif, c'est cette interview dans les années '80 d'Arnold Schwarzenegger, l'époque où il était ce champion charismatique de body-building et où il explique que le « pump », la congestion musculaire qui se produit quand on fait de la musculation et qui gonfle nos muscles pour une ou deux heures est pour lui un plaisir plus intense qu'un orgasme sexuel, et qu'il jouit nuit et jour de la pratique de la musculation et des répercussions bénéfiques que le sport provoque sur son corps. C'est vraiment pour moi l'incarnation d'un hédonisme californien. (Je mets le lien vers la vidéo en bas de l'article)


     Enfin, il y a l'hédonisme d’Épicure. Pour le philosophe grec, le bonheur est constitué de moments de plaisir tout comme les objets matériels sont composés d'atomes. Pour une vie réussie, il faut éprouver le plus possible de moments de plaisir et réduire au maximum les moments de déplaisir et de souffrance. En cela, l'hédonisme d’Épicure est aussi un eudémonisme : il ne s'agit pas seulement de vivre des plaisirs éphémères, mais de transformer notre vie pour qu'elle soit plus heureuse.


       Surtout, la doctrine d'Épicure nous encourage à avoir une recherche intelligente et constructive des plaisirs. Certains plaisirs valent mieux que d'autres : les plaisirs destructeurs qui apportent beaucoup de souffrance et de dépit pour soi-même et autrui doivent être évités. Au lieu de cela, il vaut privilégier des plaisirs constructifs qui apportent un réel bonheur. En outre, une notion centrale de l'hédonisme épicurien est le sens nécessaire de la mesure. C'est d'ailleurs quelque chose qui traverse toute la mentalité grecque. Sur le fronton de l'oracle, on trouvait notamment cette formule : « Méden agan », que l'on peut traduire par : « Rien de trop ». Il est certain comme le dit Matthieu Ricard qu'un plaisir trop consommé, recherché jusqu'à l'excès se transforme en son contraire : s'empiffrer de gâteau nous conduit à l'indigestion : de même, boire un vin est un plaisir, mais boire excessivement conduit à l'ébriété et ce qui va avec l'ébriété, les actes et les paroles regrettables, sans compter les gueules-de-bois le lendemain.


    En outre, l'hédonisme d’Épicure inclut une valeur fondamentale qui est l'amitié. Nous ne sommes pas là pour jouir tout seul et égoïstement des plaisirs de la vie. Ce qui donne une saveur beaucoup plus profonde aux plaisirs, c'est l'amitié, le fait qu'on ait envie de partager les bons moments de la vie avec nos amis. Cette amitié est appelée selon Épicure à se propager sur l'ensemble de la Terre et unir tous les hommes dans une fraternité bienveillante. Par ailleurs, cette amitié est intimement liée à la sagesse : notre amitié ne peut se développer qu'en faisant preuve de sagesse. À ce sujet, Épicure disait : « De tous les biens que procurent la sagesse, l'amitié est le plus précieux ».


     En ce sens, l'hédonisme épicurien s'accompagne d'une éthique qui rend complètement invalide les plaisirs que l'on pourrait retirer de l'égoïsme, de la méchanceté, de l'avidité, de la cupidité, de l'orgueil, de la jalousie, de la malveillance, de la médisance ou d'autres tendances négatives. Il s'agit de se rappeler que les plaisirs se construisent dans des moments privilégiés partagés avec les autres. Le bonheur, c'est ne pas jouir tout seul de ses biens matériels comme un gros égoïste. Afin d'être heureux, les plaisirs doivent se partager le plus possible ; ces plaisirs doivent être l'occasion susciter l'entente et la concorde au sein de son groupe d'ami.


       Cela me fait penser au roman biographique et au film du même nom « Into the wild » qui racontent l'histoire vraie de Christopher McCandless, un jeune Américain qui était parti sur les routes et était parti seul dans la nature sauvage de l'Alaska pour y vivre l'aventure, la survie et la solitude ainsi que la communion avec la Nature. Cela s'était mal terminé parce qu'il s'est retrouvé pris au piège sur son territoire sauvage à cause de la montée des eaux consécutives du dégel et de la crue printanière. Il est mort suite à l'ingestion de baies empoisonnées et son incapacité à rentrer dans la société des hommes pour y être soigné. Avant sa mort, il avait écrit sur un bout de bois : « Le bonheur n'est réel que s'il est partagé ». Une formule qu’Épicure n'aurait certainement pas renié.


      Enfin, l'hédonisme d’Épicure culmine dans ce que Pierre Hadot (un philosophe, spécialiste de la philosophie antique) appelle une « ascèse des plaisirs ». Il ne s'agit pas d'accumuler et de consommer les plaisirs. Il s'agit de transformer notre rapport au plaisir de telle sorte que l'on retire du plaisir d'une vie de plus en plus simple et de plus en plus frugale. Ainsi, la pratique épicurienne impliquait des jeûnes et l'abstention du luxe. Dans l'Antiquité, les épicuriens étaient souvent caricaturés comme des gens obsédés par le jeûne et l'ascèse. L'idée est que plus on est capable de se contenter de peu, plus on a de chance d'être globalement heureux tant par temps d'abondance que par temps de disette.




*****




      Voilà. Il s'agissait pour moi d'expliquer que l'hédonisme n'est pas nécessairement l'antithèse de l'eudémonisme : le plaisir n'est pas nécessairement l'ennemi du bonheur, même si bien sûr, il ne faut pas être aveuglé par un hédonisme grossier. L'hédonisme n'a de sens que s'il est un hédonisme éclairé. Nous avons besoin de la raison et de la sagesse pour trouver des qualités de modération, de créativité et de bienveillance afin d'avoir un rapport positif aux plaisirs.


   Personnellement, je me définis comme un hédoniste tempéré et comme un eudémoniste. Hédoniste tempéré parce que je ne rejette pas les plaisirs de la vie et que j'essaye de faire d'apporter des plaisirs constructifs pour les autres et moi-même. Mais dans le même temps, c'est un hédonisme « tempéré » dans la mesure où je partage la vision du Bouddha qui voit la souffrance comme un phénomène universel : « Tous les phénomènes composés sont souffrance », disait-il, et tous les êtres sensibles sont frappés de cette souffrance à des degrés divers. Il y a des moments d'ailleurs où la souffrance l'emporte comme quand on est au stade terminal d'un cancer par exemple. Dans ce cas-là, il faut pratiquer le détachement et ne pas s'accrocher à cette existence. L'hédonisme chez moi va donc de pair avec ce détachement. Peut-être que des ascètes bouddhistes comme Milarépa qui vivait dans le dénuement total, pratiquant intensivement la contemplation et la méditation pourraient me reprocher cet entre-deux, ce compromis entre le plaisir et le détachement. Mais cet entre-deux est pour l'instant ce qui me convient et correspond le mieux.


        Je suis aussi eudémoniste en ce sens que le bonheur me semble être une préoccupation centrale. La philosophie du Bouddha est pour moi l'eudémonisme par excellence : le tout premier enseignement du Bouddha porte sur les Quatre Nobles Vérités, pour rappel, la Vérité de la souffrance, la Vérité de l'origine de la souffrance, la Vérité de la cessation de la souffrance et la Vérité du Chemin qui mène à la Cessation de la souffrance. L'axe central est donc l'extinction totale et définitive de la souffrance, et donc en creux l'idée de parvenir de trouver un bonheur véritable et durable dans cette existence.


   Je suis donc plus eudémoniste qu'hédoniste. Contrairement à Épicure, je pense que le bonheur n'est pas seulement composé de plaisirs : il se bâtit à partir de la satisfaction d'accomplir le bien autour de soi, des sentiments comme l'amour bienveillant, la compassion, la joie et l'équanimité. Et il se trouve essentiellement dans la sérénité de la méditation et l'équilibre trouvé grâce à la sagesse.


     Mais en même temps, je ne suis pas seulement heureux de méditer, c'est quelque chose qui me procure beaucoup de plaisir. La semaine passée, je méditais en haut d'un terril qui surplombe la vallée industrielle où j'habite. Au même moment, il y avait un match des Diables Rouges, l'équipe nationale belge qui jouait à la Coupe du Monde de football en Russie. Je n'ai pas de problème à admettre que regarder un match de football puisse être un plaisir, surtout que les Diables Rouges gagnaient (je le savais rien qu'en attendant les klaxons retentir dans toute la vallée). Je peux moi-même apprécier le fait de regarder un de ces matchs avec des amis, mais franchement entre assister à ce genre de compétition prestigieuse et méditer dans la nature un soir chaud d'été, il n'y a pas photo, la jouissance était du côté de la méditation. C'était un moment de joie beaucoup plus grand et beaucoup plus subtil que la seule satisfaction de voir son équipe nationale triompher haut la main.






Frédéric Leblanc, le 5 juillet 2018











Edgar Degas - Paysage italien vu par une lucarne - 1856-59















Voir la vidéo sur Arnold Schwarzenegger et la jouissance du « pump » :







Voir également :

- Le son du tonnerre (à propos des vers de Milarépa cités plus haut, et avec une réflexion sur l'hédonisme et le détachement)








Concernant Épicure et l'épicurisme : 










- CARPE DIEM 










Fresque de la tombe du plongeur - Paestum, Italie - 475 av J-C










Voir tous les articles et les citations à propos de la philosophie antique ici.


Voir tous les articles et les essais du "Reflet de la lune" autour de la philosophie bouddhique ici.


Voir toutes les citations du "Reflet de la Lune" ici.





2 commentaires:

  1. Ne dites pas : la vie est un joyeux festin ;
    Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
    Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin ;
    C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.

    Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
    Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
    Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ;
    Et dites : c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.

    [Jean Moréas]

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  2. Un magnifique poème que je ne connaissais pas. Merci !

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