La patience (VI, 66 à 69)
Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva
66. Puisque les êtres sont également affectés
Par ce qui est conscient et ce qui ne l'est pas,
Pourquoi détester seulement le conscient ?
Que je supporte donc les maux.
67. Certains font le mal par ignorance.
D'autres, par ignorance, cèdent à la colère.
Lesquels sont fautifs ?
Lesquels ne le sont pas ?
68. Pourquoi as-tu accompli jadis les actes
Qui te valent d'être tourmenté par les autres ?
Puisque tous ces maux dépendent des actes,
Pourquoi m'irriter contre mes ennemis ?
69. Ayant compris cela, je m'efforcerai
Par tous les moyens à ce qui est méritoire,
Afin que tous soient animés
D'un esprit bienveillant les uns envers les autres.
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| Carlos Rojas - Arc-en-ciel sur le lac Ketchikan (Alaska) |
Nous ne mettons pas sur le même plan ce qui est conscient et ce qui ne l'est pas. Si nous subissons une maladie par exemple, la plupart des gens n'auront pas de colère vis-à-vis du virus qui les a rendus malades. Ils auront par contre de la colère contre les gens qu'ils accusent de leur avoir transmis ce virus. Ainsi une personne qui aurait eu une relation sexuelle avec vous sans protection et qui ne vous aurait pas prévenu qu'il était atteint d'une maladie sexuellement transmissible comme le SIDA ou la syphilis.
Pendant la pandémie de COVID, je me rappelle d'une famille qui détestait le fils qui était dans ma classe, parce que les membres de la famille accusaient d'avoir rapporté de l'école le coronavirus qui avait tué le père. Et ces membres de la famille accusaient aussi l'école de ne pas avoir fait le nécessaire pour prévenir la transmission du virus. Cela m'apparaissait comme hautement délirant de leur part et franchement malveillant. S'en prendre à un adolescent parce qu'il aurait « rapporté » le COVID-19 au sein du foyer familial sans la moindre preuve d'ailleurs était le fait d'une bêtise incroyable ; et le fait qu'il culpabilisait l'adolescent qui n'était ni coupable, ni responsable dans cette affaire me répugnait moralement : un virus aussi contagieux que le coronavirus se propage et on ne peut pas imputer de faute à qui que ce soit.
Mais nous avons une propension très malheureuse à toujours chercher des coupables ; et ce qui n'est pas conscient ne peut pas être coupable. On cherche alors malencontreusement un être conscient qui servira de coupable idéal et de bouc émissaire à notre ignorance malveillante de toujours vouloir reporter la faute sur « quelqu 'un ». Un virus n'est ni coupable, ni responsable d'une pandémie mondiale. C'est pourquoi la famille a concentré ses reproches contre l'adolescent ; c'est pourquoi certains ont tout de suite accusé les Chinois d'avoir délibérément créé un virus militarisé ; d'autres ont accusé les Français et les Juifs d'avoir ériger le fameux laboratoire de Wuhan d'où serait parti le virus ; d'autres ont accusé ces barbares, mangeurs de chauve-souris, de pangolin ou de civette du tout aussi fameux marché aux animaux de Wuhan ; d'autres ont mis en accusation les lenteurs des gouvernements à fermer les frontières après la déclaration de l'épidémie.
Il nous faut un coupable à nos malheurs, nécessairement. Cela peut être un autre être humain. Parfois, c'est un groupe de personnes qu'une théorie du complot sans trop de fondement vient vilipender et accuser de tous les maux. Parfois on s'en prend à Dieu : et c'est vrai que, si Dieu a créé le monde et est tout-puissant, il peut peut-être l'auteur de tous nos maux ! Encore faut-il qu'il existe bien entendu. Au Moyen-Âge, on pouvait accuser une sorcière d'être responsable d'avoir causé une épidémie de peste ou de choléra. Bouc émissaire très pratique.
Tout cela pour expliquer notre propension à ne s'en prendre qu'à ce qui est conscient : une maladie, une inondation, une tempête ne seront pas mises sur le même plan qu'une personne méchante qui nous nuit par ses actes, ses paroles ou ses attitudes, sauf si on accuse une personne consciente d'être à l'origine de ces maux comme le patient zéro ou la sorcière qui jette des sorts. Nous avons une propension fondamentale à justifier la colère à l'encontre de ce qui est conscient et à trouver ridicule le fait d'être en colère contre ce qui ne l'est pas, comme quand nous rions de bon cœur devant le spectacle de la personne qui s'énerve contre une chaise parce que son gros orteil l'a heurté involontairement et que cela lui fait atrocement mal !
Pourtant, Shāntideva nous explique que cette distinction implicite entre ce qui est conscient et ce qui n'est pas conscient n'a pas lieu d'être dès lors qu'on parle de patience face aux maux subis : si on ne supporte les maux que les personnes conscientes nous infligent, on ne devrait pas être patients par rapport aux catastrophes naturelles, on devrait avoir la même colère envers notre agresseur qu'envers la tempête qui a emporté le toit de notre maison. Et si l'on voit les maux occasionnés par ce qui n'est pas conscient comme une fatalité qui ne suppose pas de se mettre en colère, on ne devrait pas non plus se mettre en colère contre un agresseur, un bourreau ou une personne médisante.
Parce que tous ses coups, ces tortures et ces paroles dénigrantes ont pour origine des phénomènes mentaux qui sont eux-même le résultat d'un enchaînement complexe de causes et de conditions tout comme les phénomènes naturels comme les tempêtes ou les maladies. Cet enchaînement complexe de causes et de conditions est extérieur à la personne qui nous frappe, nous insulte ou nous maltraite de toutes les façons possibles. Cette personne qui agit à notre encontre n'est pas la seule maîtresse de cette colère qui l'envahit ; elle est comme le pantin de forces qui la dépassent complètement.
Donc si je réponds par la haine, la colère et la violence à des coups ou des insultes qui me touchent, je deviens aussi coupable et condamnable que mon agresseur. Shāntideva refuse de justifier ma réponse violente à la violence qui m'est faite en se servant de cette réponse de cour de récréation : « Mais c'est l'autre qui a commencé, monsieur ! »
« Certains font le mal par ignorance.
D'autres, par ignorance, cèdent à la colère.
Lesquels sont fautifs ?
Lesquels ne le sont pas ? »
En répondant par la violence à la violence, je tombe aussi bas que mon agresseur, et je rentre dans le cycle karmique de la violence tout comme lui. Quand j'étais adolescent, j'étais tombé sur une citation du Bouddha qui m'avait beaucoup marquée. Je n'étais pas du tout bouddhiste à l'époque, mais je me rappelle bien le contexte dans lequel j'ai lu cette citation, c'est dire à quel point cette citation m'a marquée : un petit livret dans une fête laïque, une sorte de « grande communion » mais pour les athées. Cette citation du Bouddha disait : « Si la haine répond à la haine, quand la haine s'arrêtera-t-elle ? »
Cette citation m'a énormément marquée. Bon, il est vrai que cette citation n'est pas tout à fait correcte. J'ai appris des années plus tard que la véritable citation tirée du Dhammapada dit :
« En vérité,
La haine ne s'apaise jamais par la haine.
La haine s'apaise par l'amour.
Ceci seule st la vérité ».
(Dhammapada, I, 5. NB : le terme « amour » traduit « amogha », littéralement « non-haine »)
Mais je trouve encore aujourd'hui que le fait de poser la question « Si la haine répond à la haine, quand la haine s'arrêtera-t-elle ? » plus puissant et plus interpellant que la véritable citation originelle. En tous cas, cela avait fortement interpellé l'adolescent que j'étais. La question n'impose pas une vérité, mais plus profondément, elle invite à comprendre les conséquences abyssales du fait de répondre à la violence par la violence, et l'impasse totale que celle-ci constitue.
*****
Ensuite, Shāntideva revient sur le fait que la violence subie est une conséquence karmique du fait que nous-mêmes avions été violents à l'encontre des autres dans le passé (que ce soit le passé de cette vie-ci ou le passé d'une vie antérieure). Le fait de comprendre qu'on me frappe aujourd'hui parce que j'ai frappé des malheureux dans le passé devrait me faire comprendre que je ferais mieux de ne pas frapper aujourd'hui celui qui me frappe parce que cela revient à remettre un sou dans la machine infernale du karma.
Une fois qu'on a intimement compris ce mécanisme du karma, on comprend que la patience est le seul moyen de sortir de cette machine cyclique. Cela nous fait aussi comprendre l'urgence d'agir vite dans le sens de ce qui est méritoire. Et Shāntideva conclut en nous disant que tout cette patience accompagnée des actes méritoires se fait dans un but précis :
« Afin que tous soient animés
D'un esprit bienveillant les uns envers les autres ».
Ce que je disais dans la commentaire précédent : « La seule solution à mes yeux est développer avec un sentiment d'urgence les quatre qualités incommensurables : l'amour bienveillant incommensurable, la compassion incommensurable, la joie incommensurable et l'équanimité incommensurable. Et le faire encore et encore, infatigablement afin d'apaiser l'emprise de la haine destructrice en ce monde ».
Idéalement, il faut travailler à ce que ne se créent pas les situations de violence et de haine ; il faut désamorcer ces mécaniques infernales, et la meilleure façon de le faire, c'est de développer encore et encore l'amour bienveillant, la compassion, la joie sacrée et l'équanimité tout autour de soi.
Il ne faudra pas pourtant être naïf : cela ne se fera pas d'un coup de baguette magique. Il ne suffit pas de chanter la paix et l'amour comme les hippies pour qu'un royaume de paix apparaisse devant nos yeux ébahis comme par enchantement. On pourra cultiver l'amour bienveillant et la compassion notre vie durant avec un zèle impressionnant, il arrivera peut-être malheureusement des situations où notre patience sera soumise à rude épreuve. Des situations où nous ferons face à la méchanceté, l'agressivité et toute la noirceur de l'âme humaine. Mais cela ne devra pas nous décourager : travailler à un monde où tous les gens seront bienveillants les uns envers les autres est un long chemin de persévérance.
Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva:
Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil
Chapitre II: Le dévoilement des fautes
Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil
Chapitre V: La garde de la vigilance
Chapitre VI : La patience
- La patience (VI, 22 à 26) + 2ème partie
- La patience (VI, 56 à 61) + 2ème partie
NB : Cet article est écrit sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur (humain) de ce commentaire.


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