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mercredi 7 avril 2021

Vivre sans pourquoi


Vous demanderiez mille ans durant à la vie : « Pourquoi vis-tu ? », si elle pouvait répondre, elle ne dirait rien d’autre que : « Je vis parce que je vis ». La raison en est que la vie tire sa vie de son propre fonds et jaillit de ce qui lui est propre : c’est pour cela qu’elle vit sans demander le pourquoi, parce qu’elle ne vit que d’elle-même.
Maître Eckhart, Sermon n°5 b






 Jens Ludwig





 

La vie n'a pas besoin de pourquoi. Elle se manifeste quoiqu'il arrive et nous anime. Elle ne se pose pas la question : pourquoi la vie ? Pas plus qu'elle ne se pose la question : pourquoi la mort ? Je me souviens d'un appartement où je vivais à Liège. Sur le toit du bâtiment en face, il y avait une cheminée, et un arbrisseau avait poussé dans la brique de cette cheminée. Cela m'inquiétait parce que les racines d'arbrisseau menaçaient de faire exploser la cheminée : celle-ci était en bien mauvais état, et une brique aurait pu tomber sur un passant en contrebas dans la rue. Mais en même temps, cela me fascinait : comment la vie peut s'installer et prospérer dans les milieux les plus hostiles ou arides ! Cet arbrisseau était pour moi la vie même qui est sans pourquoi. Cette force de vie qui ne demande rien.








 







Voir également : 

Vie et mort

Telle la génération des feuilles 

La rose est sans pourquoi





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mardi 6 avril 2021

La vie selon François-Xavier Bichat


« La vie, ce sont toutes les fonctions du corps qui résistent à la mort » disait le médecin Bichat au tournant du XVIIIème et du XIXème siècle. Voilà une définition intéressante de la vie, mais qui ne va pas sans poser de problèmes. Certains philosophes ont fait remarquer que cela ne nous avance pas beaucoup sur le fait de savoir ce qu'est précisément la vie. La vie, si fragile, si impermanente, est certes une résistance de tous les instants à la mort. Mais alors qu'est-ce que la mort ? Et si on définit la mort par une formule comme « la fin de la vie » ou « la cessation de la vie », on n'est pas vraiment avancé quant à savoir ce qu'est la vie : la vie est l'acte de résistance à la mort, et la mort est l'acte de mettre fin à la vie. C'est un peu circulaire : la vie serait la résistance à sa propre cessation, une persistance dans le temps, mais la persistance de quoi ? La cessation de quoi ? On ne sait pas, et cette définition même élégante de Bichat laisse sur leur faim nombre de philosophes qui s'interrogent sur l'essence même de la vie.


Tout cela est certes pertinent, mais ce n'est pas ce qui me dérange le plus avec cette définition de Bichat. Pour expliquer mon point de vue, je voudrais vous soumettre à un petit exercice spirituel très simple que j'emprunte à Arnaud Desjardins. Je vous donne une série de mots ou d'adjectifs, et il faut me donner le contraire ou l'opposé de ce terme. Par exemple : pour « petit », il faut répondre « grand ». Il faut répondre intuitivement, sans réfléchir, le plus vite possible avec la première idée qui vous passe par la tête.


PLUS / BLANC / HAUT / ETROIT / SOMBRE / JOUR / MORT


Voilà. Il est très probable que vous ayez répondu dans votre tête : moins, noir, bas, large, éclairé, nuit et vie. Ce sont les réponses que la plupart des gens dans nos contrées r-donneraient de manière spontanée. Mais Arnaud Desjardins expliquait que si on posait la question à un Indien, il répondrait de la même manière : moins, noir, bas, large, éclairé, nuit, sauf pour le terme de « mort ». Pour un Indien ou quelqu'un évoluant dans la sphère culturelle de l'Inde, le contraire de la mort, ce n'est pas la vie, mais bien la naissance. L'opposé de la fin de la vie pour un Indien, ce n'est pas la vie, mais le début de la vie, c'est-à-dire la naissance. La vie apparaît et la vie disparaît, mais la vie ne se limite pas à cette apparition et cette disparition, ce début et cette fin.


Dans cet ordre d'idées, la définition de Bichat, « La vie, ce sont toutes les fonctions du corps qui résistent à la mort », instaure de fait une dualité entre la vie et la mort, une dualité qu'elle considère en outre comme une évidence. Ce faisant, elle manque une dimension importante de la vie : la présence de la vie qui se conçoit d'elle-même dans sa force, sa simplicité et sa fraîcheur. La vie est là, et elle n'est pas ce château assiégé constamment par les troupes funestes de la mort. Demandez à un jeune homme qui part faire la fête s'il pense à la mort à ce moment, s'il sent la mort rôder autour de lui. La mort lui semblera quelque chose de très lointain en ce moment, peut-être même quelque chose d'étranger à ses considérations et inquiétudes de l'instant. C'est pourquoi les philosophes et les religieux passent tellement de temps à rappeler aux jeunes et aux moins jeunes la caractère inéluctable de la mort. Quand la vie est trop présente, la mort semble un songe irréel, un avenir tellement lointain. Ce n'est pas seulement de l'inconscience ou de la vanité, c'est la résultante de la vie qui sourd en nous et qui s'impose par sa force et son éclat.


Dès lors, il faut toutes sortes d'exercices spirituels pour se rappeler cette mort. « N'oublie pas que tu vas mourir ». « Philosopher, c'est apprendre à mourir »... Cette méditation de la mort et l'impermanence est nécessaire parce que la mort ne se présente pas si souvent dans le champ de la conscience pour une personne en bonne santé et dans la force de l'âge. On pourrait expliquer que l'on cherche le divertissement par crainte de la mort, mais en réalité il me semble que chaque instant de plénitude de vie ne voit pas la mort comme son contraire, mais comme un événement particulier, une transformation de cette vie.


La mort est la borne temporelle qui marque la fin de la vie dans tel ou tel organisme, tout comme la naissance est l'autre borne temporelle qui marque le moment du début, mais la vie déborde de ce cadre étroit de la finitude. La vie elle-même n'appartient pas à tel ou tel organisme. Votre fin n'est pas la fin de la vie. « La vie continue » dit-on après un enterrement. La vie ne vous appartient pas, et elle inonde chaque instant de sa présence. Pour un être individuel, elle va et elle vient, mais pour la Nature toute entière, elle n'est que le creuset de toutes ses métamorphoses.


C'est pourquoi la formule de Bichat n'éclaire qu'un versant de l'expérience humaine : le fait d'avoir cette réalité biologique qu'est le corps, et que la vie est comme un exercice permanent d'équilibriste, trouver à chaque instant ce fragile état d'homéostasie qui permettra sa continuation. Il en découle que la mort est l'autre face de notre expérience de la vie : la sagesse est précisément d'être conscient de la possibilité de la mort pour chaque jour de notre vie. Je pense à ces sages tibétains qui insistaient sur le fait qu'il n'y a aucune garantie de se réveiller après s'être endormi et qu'il fallait vivre au jour le jour avec cette conscience que cette nuit est peut-être la dernière. La mort peut frapper soudainement même une personne en bonne santé, et la vie n'est qu'une condition impermanente. Il faut se rappeler les trois Moires de la mythologie grecque qui tissent le destin des hommes, une sœur, Clotho, qui lançait la navette, une autre, Lachésis, qui tissait et la troisième, Atropos, qui coupait le fil de la vie. Quand je médite, il m'arrive de temps en temps d'avoir cette sensation aiguë de la vie qui ne tient qu'à un fil. La fragilité d'une mécanique complexe, cette horlogerie qui peut s'enrayer et se bloquer du jour au lendemain.


Pourtant, la vie n'est pas que résistance, et elle est aussi comme la rivière qui coule d'elle-même, sans effort. Elle est ce flot même qui ne cessera de couler quand le cœur aura arrêter de battre. Ce flot, et même plus, un débordement.














L'intérieur d'une cellule par Angstrom Images







Sur ce thème de la vie et de la mort, voir également : 

- Vie et mort

Telle la génération des feuilles 

Mort et humusé

- Une charogne (Baudelaire)

- Ces trois choses

- Sans savoir pourquoi

Une fête en larmes









Peinture de Richard Müller (1874 - 1954)






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samedi 13 mars 2021

Conscience et sentience

 


Un ami m'a récemment adressé ce message : « J'ai eu récemment une conversation intéressante avec le philosophe antispéciste Thomas Lepeltier, ce qui m'a conduit à relire certains de tes articles sur la question de la conscience et de la souffrance ou non des plantes. Je dois dire que le sentientisme peut parfois me sembler trop catégorique dans le fait d'affirmer que la sensibilité des plantes est finalement semblable à celle d'une machine genre téléphone portable, bref, l'exclusion de la prise en compte de l'ensemble du vivant dans la question "animale" m'interroge, je ne sais pas si les plantes ressentent quelque chose, je ne sais s'il existe ou non une forme de conscience sans cerveau, tu avais discuté de ça dans les commentaires de certains de tes articles.


Je subodore pour ma part que la sentience est un saut "qualitatif" dans l'expérience de souffrance mais je n'exclus pas que les plantes ou animaux non sentient puissent souffrir dans une certaine mesure, en tous cas plus que des cailloux/de la matière inerte sans que je penche pour le panpsychisme dont l'animisme pour autant. Enfin, c'est surtout que cela soulève en moi plein de questions : qu'est-ce que la conscience ? Faut-il être résolument conscient pour éprouver une souffrance ? Le cerveau est-il le fondement de la conscience ? Tes articles apportent des réponses intéressantes, mais au bout du compte, on ne peut rien vraiment affirmer en l'état actuel des connaissances. Je suis preneur de tes éclairages car les sentientistes positivistes misent vraiment tout sur la sentience sans laquelle point de souffrance, réfutant ainsi radicalement la notion de vivant comme non pertinente comme critère éthique. Au delà, évidemment, leur anti-écologisme et leur réfutation de l'idée de nature au nom d'un scientisme sceptique radical, admettant d'ailleurs le transhumanisme comme un moyen d'amélioration du monde, me laisse plutôt perplexe. »



NB : la « sentience » est la capacité d'un être vivant à ressentir et prendre conscience de lui-même et du monde qui l'entoure. Pour les antispécistes, la sentience est le critère moral essentiel pour condamner l'exploitation des animaux et demander un changement d'attitude envers ces animaux sentients.




*****




Selon moi, il est imprudent d'accorder une conscience aux plantes. Je dis bien « imprudent », car je n'en ai pas une certitude absolue : il se pourrait que les plantes aient elles aussi une conscience, mais alors cette conscience est quelque chose de très minimale, un état très vague et très confus par rapport à la conscience animale ou la conscience humaine. Néanmoins, j'admets parfaitement qu'il y a du vivant dans les plantes, et que les plantes participent du mystère du vivant, qu'elles sont animées par une force vitale et une capacité d'évoluer et de s'adapter. Et nous partageons cela avec les plantes, indubitablement.


Les scientifiques parlent parfois d' « intelligence des plantes » ou d' « intelligence des arbres ». Je pense qu'il faut se méfier de ce terme, je pense que les scientifiques l'utilisent avec excès alors même que le terme est abusif parce qu'ils veulent attirer l'attention médiatique à eux, ce qui est humain, mais n'est pas très rigoureux. Je me souviens ainsi d'une Une de « Science & Vie » qui évoquaient de manière très sensationnelle l'intelligence des plantes ou de documentaires qui vantent sur un mode très lyrique l'intelligence des arbres.


L'intelligence des plantes ou des arbres n'est pas l'intelligence d'un humain ou d'un animal. L'intelligence des plantes est juste la capacité d'adaptation de cette plante à son environnement. Et bien sûr, cette capacité d'adaptation est parfois tout à fait extraordinaire et fascinante. Je n'en doute pas. Et c'est en fait tout à fait normal : les plantes ne bougent pas, elles restent en place tout leur existence, ancrée dans la terre. On cite parfois le Socratea, le palmier à échasse qui poussent en Amérique centrale comme contre-exemple, comme « un arbre qui marche » puisqu'il peut faire pousser des racines aériennes à un ou deux mètres de son tronc et, avec le temps, voir son tronc se déplacer de son lieu d'origine. Ce déplacement n'est pourtant que d'un mètre par an, c'est-à-dire pas plus de 3 millimètres par jour. Même les escargots trouvent cela désespérément lent ! Et encore certains scientifiques contestent formellement cette marche au ralenti 1.



Non, les plantes sont immobiles ou quasi-immobiles dans le cas du palmier à échasse, et c'est la raison pour laquelle elles doivent avoir des capacités plus importantes d'adaptation que les animaux. C'est une simple question de survie, de « struggle for life » comme disait Darwin. S'il y a un problème, un incendie ou une région qui devient inhabitable, les animaux peuvent bouger et s'enfuir, les plantes restent sur place et doivent donc avoir plus de potentiel et de ressources cachées. C'est pourquoi les capacités génétiques et épigénétiques des plantes sont sensiblement plus complexes : pour survivre dans des nouveaux contextes imprévisibles, les plantes ont des mécanismes de régulation épigénétique qui peuvent faciliter les changements de l'activité des gènes et transformer les plantes de manière étonnante : les piquants de la rose, les poisons qui découragent les animaux de dévorer les plantes trop facilement, etc...



Ce monde des plantes est fascinant, mais l'intelligence des plantes n'en est pas une, je veux dire, au sens humain du terme, c'est-à-dire d'une capacité de réflexion personnelle qui permet à un individu de réfléchir et de résoudre des problèmes. L'intelligence des plantes n'est qu'une stratégie d'adaptation aveugle dans l'évolution darwinienne des espèces. Personne n'est derrière cette intelligence : le vivant génère constamment des mutations, et certaines de ces mutations vont avoir plus de succès que la version de base ou une autre mutation, parce que cette mutation va apporter une solution au problème environnemental que rencontre la plante. Et si cette mutation permet de répondre plus efficacement à ces problèmes, la plante qui en est dotée survivra plus longtemps et engendrera plus de graines qui transmettront cette mutation. Aucune intelligence là-dedans, au sens d'une intelligence qui procéderait de la réflexion d'un individu, mais un processus aveugle qui anime et forge toutes les espèces vivantes sur Terre, végétale ou animale.



Le corps humain est lui-même le produit de ces stratégies d'adaptation aveugles : le fait que tu aies cinq doigts dont un pouce opposable qui te permet de manipuler très efficacement les objets autour de toi, ce n'est pas toi qui les a inventés. C'est le produit d'une longue évolution qui procurent aux humains un avantage évolutif incroyable. On pourrait évidemment parler du cerveau qui te permet de réfléchir, mais que tu n'as pas inventé toi-même, du cœur qui bat encore et encore, te maintenant en vie, mais que tu ne décides pas d'activer. Pareillement, on peut s'émerveiller d'un tournesol qui fait face au soleil, des fleurs de la passion qui se ferment quand le soleil n'est plus au rendez-vous ou des plantes carnivores qui se referment sur leur proie. Mais aucune intelligence au sens humain là-dedans, seulement des stratégies d'adaptation aveugles qui ont émergé au fil des millénaires depuis des temps immémoriaux.



Je suis le premier à dire qu'il faut s'émerveiller des plantes et des arbres, de leur germination, de leur bourgeonnement, de leur floraison, de leur bruissement, de leur diversité. L'autre jour, je me promenais dans les bois sur les hauteurs de ma ville, et je regardai la cime des arbres et les premières feuilles qui commencent timidement à faire leur apparition en ce début de printemps. Et c'était un moment précieux de contemplation et de fascination, mais je ne vois ce qu'on gagne à leur attribuer hâtivement une conscience ou une intelligence. Quand vous regardez une plante, vous êtes face au mystère du vivant, et c'est déjà bien extraordinaire comme cela !




*****




Maintenant, comment du vivant est apparu la conscience ? Comment la conscience a-t-elle émergé en tant qu'adaptation évolutive dans les myriades de manifestations du vivant ? Je ne peux pas apporter de réponse définitive à cela, juste des pistes à proposer. C'est là le mystère de la conscience. En gros, il y a deux types de réponses : la réponse matérialiste et la réponse spiritualiste. La réponse matérialiste voit certainement la conscience comme un avantage évolutif décisif pour répondre plus rapidement et plus efficacement à des problèmes environnementaux. Mais alors comment est-on passé d'un neurone tout seul à un cerveau capable d'engendrer des désirs, des volontés, des peurs, du plaisir et de la souffrance qui met en branle et anime les animaux ? Parce qu'un neurone tout seul ne peut rien engendrer du tout qui soit comparable à la conscience, le neurone n'engendre juste qu'un flux électrique.



L'autre réponse est spiritualiste : à un moment donné, de la conscience immatérielle a plongé dans la matérialité du monde vivant. Le bouddhisme postule ainsi que nous sommes animés d'une « soif (tanha) » qui nous pousse à renaître encore et encore au travers de toutes sortes d'existence animale et humaine. Dans cette perspective bouddhiste, il faut distinguer clairement la pensée de l'esprit. Les pensées, les émotions, les souvenirs sont tributaires du cerveau, mais ne se réduisent pas à ce cerveau. La pensée est comme une vague, l'esprit ou conscience est comme l'océan. C'est l'hypothèse que me semble la plus probable, même si ce postulat d'une conscience immatérielle qui interagit avec la matérialité du cerveau ne va pas sans apories philosophiques et scientifiques.



En tant que philosophe bouddhiste, je ne prétends pas avoir réponse à tout. Il faut être « zététicien » dans l'âme, au sens premier et antique du terme, du mot grec « zététis », la recherche. Être ouvert à la recherche encore et encore sans s'arrêter à un dogme définitif. Et non « zététicien » au sens moderne des scientistes qui « débunkent » des théories du complot et des théories pseudo-scientifiques sur internet. Ce qui me frappe avec les zététiciens modernes, c'est leur arrogance, leur suffisance de se croire eux-mêmes sans croyance, alors même que le matérialisme, l'athéisme, le scientisme sont des croyances au même titre que leur contraire.



Personnellement, j'admets que les matérialistes ont peut-être raison. Je dis bien « peut-être », c'est le mot important de la phrase. Peut-être que la conscience est juste une évolution adaptative, une « intelligence » aveugle du vivant qui a permis l'émergence de la vraie intelligence, à la fois avantage décisif pour les êtres qui en sont doués, mais aussi malédiction sans nom avec le cortège de souffrances que suppose la conscience et la « sentience ».



J'admets que la matérialité de la conscience est une possibilité, même si je parierais plutôt sur l'immatérialité de la conscience qui a besoin de la matérialité du cerveau et du système nerveux pour permettre l'émergence de la pensée et des perceptions. Étrange alliance. C'est ce qui me semble le plus probable. Probable, mais pas absolument certain. Comme le Bouddha, je pense qu'il ne faut pas s'accrocher à des thèses métaphysiques : notamment, est-ce que la conscience et le corps sont une seule et même chose ? (Matérialisme) Ou est-ce que la conscience et le corps sont deux choses séparées ? (Spiritualisme) Tout cela dépasse notre entendement et n'est pas efficace pour résoudre le vrai problème, celui de la souffrance.



Je pense dès lors que plutôt que d'apporter des réponses définitives à des problèmes métaphysiques qui sont au-delà de ce que l'humain ou la science moderne peut apporter comme réponse effective, il vaut mieux ne pas s'accrocher à telle ou telle thèse, mais plutôt pratiquer les quatre établissements de l'attention, le noyau même de la méditation bouddhiste : attention au corps, attention aux sensations, attention à l'esprit et attention aux objets de l'esprit. C'est en pratiquant encore et encore l'attention que l'on sera au plus près de ce qu'est véritablement la conscience, cette subjectivité fondamentale qui est là avant tout sujet. Avant de chercher des réponses définitives, il faut pratiquer une « recherche » longue et patiente dans l'expérience de la vie, où la conscience n'est pas en dualité avec la matière, l'objet, la nature, mais en plutôt dans une interdépendance fondamentale.



Et d'un point de vue éthique, la méditation est là aussi pour que l'on suscite encore et encore l'amour bienveillant, la compassion, la joie et l'équanimité envers tous les êtres. Notamment la compassion envers tous les êtres doués de conscience et de sentience, les animaux et parmi ces animaux, les humains : souhaiter que tous les êtres sensibles cessent de souffrir et de connaître les causes de la souffrance.



Cette dynamique de la compassion me paraît plus importante que de vouloir répondre à tout prix à la question : les animaux sont-ils les seuls à être doués de conscience ? Les plantes ont-elles, elles aussi, leur part de sentience ? La compassion nous incite à plus respectueux du vivant en général, parce que le monde vivant est notre demeure, et que nous, les animaux, ne pouvons vivre sans les plantes, les arbres, les fleurs, les algues. On ne peut pas vivre sans toute la diversité du vivant : les végétaux, les champignons, les bactéries, etc...





*****



Globalement, même si je ne partage pas tous les prémisses matérialistes de certains antispécistes, je suis néanmoins d'accord avec ces philosophes antispécistes quand ils considèrent la « sentience » des animaux comme critère moral essentiel pour condamner les souffrances atroces que l'humanité fait subir tous les jours aux milliards d'animaux qui vivent et meurent sous le joug de leur cruauté. Ce critère est fondamental pour refuser un mode d'alimentation carniste, c'est-à-dire fondé sur les produits animaux, et pour faire l'apologie d'un mode d'alimentation et de consommation végane.



Et d'ailleurs les carnistes ont bien compris qu'il fallait à tout prix chercher à mettre le doute dans ce critère de la « sentience » en attribuant justement de la sentience aux plantes et aux légumes, tout cela afin d'essayer de mettre le carniste et le végane sur le même niveau. C'est le fameux argument dit du « cri de la carotte ». Tout d'un coup, les mangeurs de viande se prennent d'empathie pour les pauvres carottes qui succomberaient sous les crocs des méchants véganes. Cet argument me semble vraiment une tentative désespérée du lobby de la viande pour invalider une alimentation non-carnée. Mais franchement, qui est vraiment convaincu par cet argument ? Qui le trouve probant ? Qui se prend vraiment de compassion pour les carottes et les salades ? Qui aurait sérieusement l'idée de mettre sur un même plan la vidéo de la mise à mort d'un veau dans un abattoir et la vidéo d'un jardinier qui tire ses carottes hors du potager ? Je pense qu'il faut écouter son cœur et son intuition en de telles circonstances.



Dans l'Antiquité, Ovide estimait déjà que le blé suffisait à notre alimentation sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter de la cruauté et de la maltraitance envers les animaux.



« Vous avez le blé, les pommes qui pèsent,

Sur les branches souples ; vous avez le raisin qui gonfle

Dans des vignes vertes, et les herbe plaisantes, les légumes

Que la cuisson fait doux et tendres ; vous avez le lait

Et le miel de trèfle. La Terre est prodigue

De provisions et ses nourritures

Sont aimables ; elle dépose sur vos tables

Des choses qui ne réclament ni le sang ni la mort.

Hélas, quelle méchanceté que de faire avaler de la chair par notre propre chair,

Que d'engraisser nos corps avides en y enfournant d'autres corps,

Que de nourrir une créature vivante de la mort d'une autre ».


(Ovide, Les Métamorphoses, chant XV)










1« Can walking palm tree really walk ? », Benjamin Radford, LiveScience, 16 janvier 2012.Voir aussi la vidéo du spécialiste des arbres, Francis Hallé : « Socratea, le palmier aux racines aériennes » (YouTube, chaîne : « Icebreaker », 28 janvier 2014).






Quentin Simon, Jardin botanique de Barcelone, April 2015.






Concernant ce sujet de la conscience ou non des plantes,  voir les deux articles précédents sur le sujet : 



- La question de la conscience



Sur le fait de s'abstenir de chair animale et sur l'empathie envers les animaux: 

L'appétit et la joie de vivre


Dza Patrül Rimpotché : la compassion envers les êtres sensibles, et notamment les animaux



Jeremy Bentham: peuvent-ils souffrir ?



Isaac Bashevis Singer : - un éternel Treblinka


Ajahn Brahm : - la vache qui pleure


Charles Darwin: - l'extension de la sympathie








Andrei Savitsky, Intérieur d'une tulipe.




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samedi 20 juin 2020

Ces trois choses



Le corps, aussi impermanent que la brume printanière ;

L'esprit, aussi immatériel que le ciel vide ;

Les pensées, aussi évanescentes que la brise qui passe :

À ces trois choses songe continûment.


Godrakpa Sonam Gyaltsen

(né selon les sources en 1170 ou 1182 dans la région de Tingri au Tibet, mort en 1249 ou 1261)






Georges Souche, Saint-Saturnin en Terrasses Du Larzac et vallée de l'Hérault.







Nous avons tendance à figer la réalité des choses comme le froid fige l'eau en glace. Pourtant, la réalité est beaucoup plus fluide et évanescente que ce qu'on veut bien croire. C'est pourquoi le lama tibétain Godrakpa conseillait ces trois choses : voir notre corps physique comme un brouillard dont la présence semble très tangible et compacte, mais qui se dissipe très rapidement avec les lueurs du soleil, voir l'esprit comme l'immensité du ciel et non comme ce processus d'identification à notre nom, notre personne, notre maison, notre métier et les quelques événements qui jalonnent notre vie, voir enfin les pensées et tous les états d'esprit comme le vent qui pousse les nuages dans l'immensité du ciel, vent qui ne fait que passer sans s'arrêter à notre position.



Ne faites pas cela une seule fois, mais imprégnez-vous de ces trois choses le plus souvent possible. Nos processus d'identification sont puissants et ancrés dans notre être et nos réactions, le progrès spirituel, lui, vient lentement, lentement, lentement. Il faut élargir sa vision encore et encore, pour ne plus dépendre de cette identification à des choses très limitées dans le temps et l'espace. Vous avez un corps, un nom, une personnalité, une position sociale plus ou moins haute, une fortune plus ou moins grosse et une vie sociale qui vous définit aux yeux des autres. C'est vrai, mais vous n'êtes pas que cela. Vous êtes aussi l'ouverture à cette immensité sans même qu'il soit nécessaire d'ouvrir quoi que ce soit, et votre corps est en relation avec le cosmos tout entier. C'est pourquoi il est nécessaire de se rappeler encore et encore de ces trois choses.





vendredi 19 juin 2020

L'utilité de la philosophie


Je suis tombé récemment sur un article sur la philosophe Adèle Van Reeth pour la sortie de son nouveau bouquin. Dans cette interview, elle se prononce assez clairement sur l'inutilité de la philosophie : « La vie ordinaire est une vie d’hypocrite. On fait comme si c’était “déjà ça” de vivre “tranquillement”, comme si on ne voulait pas d’aventure. Comme s’il suffisait de se la couler douce dans les plis du laisser être pour atteindre la tranquillité tant recherchée. Sauf que la plupart du temps, on n’y arrive pas ». Selon elle, la philosophie ne sert à rien, surtout pas à mieux vivre sa vie.



C'est en fait une position assez banale dans les facultés de philosophie, presque un lieu commun : la philosophie n'est pas là pour servir à quelque chose, et c'est précisément dans cette gratuité de la philosophie que s'y trouve sa beauté et son intérêt. Cette position m'a toujours laissé extrêmement sceptique. Si la philosophie ne sert à rien, pourquoi alors l’État finance-t-il des départements de philosophie dans les universités ? Pourquoi paie-t-on des professeurs pour enseigner la philosophie ? Pourquoi les étudiants perdent-ils des heures et des heures à étudier cette philosophie ? Pourquoi organise-t-on des colloques de philosophie avec l'argent du contribuable ?



Pour moi, la philosophie sert à quelque chose : essentiellement à développer sa sagesse afin d'avoir une vie plus heureuse. En tant que philosophe eudémoniste, trouver le bonheur est pour moi le but principal qui devrait occuper notre esprit. Ce n'est pas le seul toutefois : la philosophie cherche la vérité et s'interroge sur les obstacles qui nous empêchent d'accéder à la vérité ainsi que sur nos croyances fausses qui nous font prendre une idée fausse ou une idée trop grossière comme étant la vérité. Du coup, la philosophie devrait avoir pour fonction de nous encourager à développer notre esprit critique. La philosophie peut aussi nous amener à cultiver notre sens de la beauté et à rendre notre existence plus belle. Ce ne sont que quelques unes des fonctions de la philosophie ; on pourrait évoquer le fait de contribuer à une société plus juste, le fait de clarifier certaines questions ou le fait de mettre un peu de sens dans notre existence, mais je ne compte pas ici être exhaustif dans la liste des choses pour lesquelles la philosophie peut s'avérer utile.



Adèle Van Reeth nous dit que, la plupart du temps, on échoue à « se la couler douce dans les plis du laisser être pour atteindre la tranquillité tant recherchée ». C'est parfaitement vrai : malgré tous nos efforts, nous ne parvenons pas à trouver la sérénité et la paix de l'âme. Mais ce n'est pas une raison pour abandonner ces efforts. Il faut dépasser ce modèle de la philosophie où il y aurait une marche à suivre comme un mode d'emploi qui nous permettrait d'atteindre « l'ataraxie » avec deux ou trois exercices de pensée du premier coup.



Vous avez peut-être entendu l'argument d’Épicure pour ne plus avoir peur de la mort : « Si vous êtes vivant, c'est que vous n'êtes pas encore mort. Si vous êtes mort, c'est que vous n'êtes plus là pour craindre la mort ». Le raisonnement est élégant, mais il n'est pas suffisant pour dissiper toute angoisse. Vous avez peut-être aussi entendu les arguments des stoïciens pour distinguer ce qui dépend de vous (votre volonté) et ce qui ne dépend pas de vous (les événements de la vie), et l'idée qu'il faut rester imperturbable face aux calamités qui vous accablent puisque celles-ci ne dépendent pas de vous. Là encore l'argumentation est éloquente, mais ces quelques raisonnements ne vous éviteront pas l'anxiété et l'angoisse.



En fait, le laisser-être ne vient qu'avec un long chemin spirituel où la philosophie doit s'incarner dans la vie de tous les jours. Et cela vient lentement, lentement, lentement. Il ne faut pas s'attendre à devenir du jour au lendemain un être imperturbable et d'une sérénité à toute épreuve. Parfois, nous sommes sensibles même à de très petites choses qui viennent perturber notre tranquillité. Adèle Van Reeth explique : « Ces sons en apparence anodins du bercement du lave-vaisselle, le vrombissement du frigo, le bruit d’une cuillère contre la tasse, par moments vont être lestés et chargés d’une grande violence. Soudain, ce bruit familier va avoir quelque chose d’absolument insolent par son caractère répétitif et va provoquer en nous un malaise qui nous donnera l’envie de nous échapper sur une autre planète ». Et c'est vrai, parfois la philosophie, c'est simplement apprendre à vivre plus sereinement le vrombissement du frigo ou le tic-tac d'une horloge. Il ne s'agit pas de faire l'impasse sur nos faiblesses ou nos fragilités. Il s'agit de mieux vivre avec ces faiblesses et ces fragilités.



La philosophie a au moins cette utilité-là. Cela me paraît très contestable de le nier au prétexte que l'on ne répondrait pas parfaitement aux critères d'un Sage de l'Antiquité imperturbable en toutes circonstances. En fait, il me semble que nier l'utilité de la philosophie est d'abord une attitude bourgeoise de celui qui a le loisir d'alimenter sa conversation de bons mots seulement pour briller en société. Un philosophe devrait se demander toujours en quoi il peut améliorer les choses et être utile aux autres et à la société.




Frédéric Leblanc, 

le 15 juin 2020.











Aaron Joel Santos en Sicile









Voir aussi : 


- Une cure d'extraordinaire


- Un bien véritable


- Méditer sur ce qui procure le bonheur


Joie 


- Le bonheur est-il une compétence ? 


- L'idéal du bonheur








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dimanche 17 mai 2020

Peu doué pour la sagesse





- Mais ce qu'il y a de grand, ce qu'il y a d'exceptionnel convient peut-être à d'autres, à Socrate et aux individualités de sa trempe. Pourquoi donc si nous sommes aptes par nature à de telles prouesses, tous les hommes ou la plupart des hommes ne leur ressemblent-ils pas ?


- Est-ce que tous les chevaux sont rapides ? Ou tous les chiens habiles à suivre une piste ? Non ! Mais après ? Parce que je ne suis pas bien doué, devrai-je pour cela renoncer à faire de mon mieux ? À Dieu ne plaise ! Moi, Epictète, je ne serai pas meilleur que Socrate, mais même si je n'arrive pas à son niveau, je m'en contente. Je ne serai pas non plus Milon, mais je ne néglige pas pour autant de mon corps, ni Crésus, et pourtant je ne me désintéresse pas de ma fortune. En un mot, il n'est aucune autre chose dont nous ne renoncions à prendre soin sous prétexte que nous désespérions d'atteindre le plus haut niveau dans ce domaine.


Épictète, Entretiens, Livre I, chapitre II.





jeudi 7 mai 2020

Empathie et compassion





La semaine passée, sur les réseaux sociaux, lors d'un débat sur l'empathie, un ami a eu la gentillesse de partager un de mes articles : « L'empathie est-elle une calamité ? » . Une intervenante a réagi à mon article en affirmant : « C’est quand même déroutant cette automatisme d’utiliser empathie à la place de compassion ou au préalable de la compassion ». Je voudrais réagir à cela.


Pour moi, non, l'empathie n'est pas la même chose que la compassion même si beaucoup assimilent les deux notions, un peu trop vite à mon goût. Par contre, je pense effectivement que l'empathie est une condition préalable à la compassion. C'est une condition qui favorise son apparition, mais peut-être pas non plus une condition absolument nécessaire. S'il n'y avait pas l'empathie, peut-être que la compassion serait encore possible, même s'il y a peu de chance qu'elle puisse se répandre dans une population qui serait complètement privée d'empathie.


Tout d'abord, définissons ces deux termes : empathie et compassion. L'empathie est la capacité de se mettre à la place des autres. Très grossièrement, on peut voir deux types d'empathie : 1°) une empathie affective où, intuitivement, on peut comprendre ce que perçoit l'autre, parfois en se mettant à sa place et en éprouvant ce qu'il éprouve, 2°) une empathie cognitive où on utilise la réflexion pour comprendre ce que l'autre ressent. Pour moi, l'empathie est une disposition mentale pré-morale. Qu'est-ce que j'entends par là ? Simplement le fait que l'empathie nous prédispose à être attentif aux autres et donc à veiller à leur bien-être, mais ce n'est pas non plus une disposition complètement morale, car l'empathie peut être utilisée à des fins qui ne sont pas morales.


Prenons un tueur à gage ou un chasseur : avec l'empathie cognitive, ce sombre individu peut se mettre à la place de sa victime et anticiper l'endroit où il sera le plus facile de l'abattre. Une personne manipulatrice peut utiliser une certaine forme d'empathie pour séduire et manipuler une autre personne : comprendre où sont ses faiblesses, ses manques, ses fragilités pour pouvoir mieux faire pression sur cette personne et l'exploiter à sa guise.


Donc l'empathie n'est pas nécessairement morale : elle peut être utilisée à mauvais escient, et elle peut nous tromper de temps en temps. Par exemple quand l'empathie nous met dans la situation d'éprouver la détresse d'un alcoolique en manque d'alcool et à qui on va donner de l'alcool pour combler la détresse du moment présent, ce qui n'est pas très sage vu que donner de l'alcool ne lui sera pas une aide très propice. Néanmoins, malgré ces usages déviants ou erronés de l'empathie, on peut dire que l'empathie nous prédispose à des comportements moraux d'entraide et de solidarité, ce qui est précieux dans une société. La balance bénéfice/risque de l'empathie me semble très en faveur de l'empathie. Rien d'ailleurs que la sagesse ne puisse corriger.


Et un des avantages majeurs de l'empathie, c'est de nous aider à percevoir et comprendre la souffrance des autres. Et parfois on perçoit la tristesse ou le désespoir des autres comme si c'était NOTRE tristesse et NOTRE désespoir. Et comme on ne veut pas souffrir nous-mêmes, l'empathie devient comme un moteur pour développer la compassion. La compassion est définie comme le souhait ardent de voir une personne libérée de la souffrance qui l'accable ainsi que des causes de cette souffrance. Souhaiter l'absence de souffrance ne suffit pas parce qu'on peut ne pas souffrir maintenant, mais travailler activement à son malheur : pour prendre un exemple simple, une personne qui fume des cigarettes ne souffre peut-être pas aujourd'hui, elle apprécie peut-être sincèrement inhaler la fumée d'une cigarette, mais elle contribue maintenant à un cancer futur. Il faut souhaiter pas seulement l'absence de souffrance, mais le fait de mettre en place les causes et les conditions d'une absence durable de souffrance. Ces causes et conditions sont résumées par la Bouddha de la façon suivante : éviter de faire le mal, contribue au bien et développer la sagesse.


Par ailleurs, dans le bouddhisme, une compassion simple devient une compassion incommensurable ou compassion illimitée si cette compassion se tourne vers l'ensemble des êtres sensibles dans l'univers, si elle est inconditionnelle, impartiale et si son essence de vouloir éteindre toutes les souffrances de ces êtres de manière définitive. C'est un exercice spirituel fondamental dans le bouddhisme que de développer et d'étendre le rayon de cette compassion encore et encore.


La compassion est donc quelque chose de beaucoup plus vaste que l'empathie, et elle ne se produit pas nécessairement en dépendance de cette empathie. Imaginez que vous preniez l'avion et que la personne assise à vos côtés souffrent sévèrement de phobie concernant les vols d'avion. Vous, vous n'avez aucune peur ou aucune inquiétude prenant l'avion. Vous ne ressentez absolument pas ce que cette personne ressent ; pourtant, vous êtes capable d'éprouver de la compassion à son endroit. Vous souhaitez qu'elle ne ressente pas cette peur et vous essayez de lui adresser quelques paroles de réconfort : tout va bien se passer, l'avion est un moyen sûr de voyager, etc...


L'empathie est un outil au service de la compassion : elle vous aide à reconnaître qu'une personne souffre, et la compassion prend alors le relais en souhaitant que cette souffrance cesse. Si vous n'aviez aucune empathie, vous passeriez à côté des gens sans jamais voir ou comprendre que ces personnes souffrent. Ce ne serait pas par méchanceté, mais ce serait perçu par les autres comme une indifférence ou de la condescendance. Donc, dans les grandes lignes, l'empathie est effectivement un préalable à la compassion. Dans l'Histoire naturelle de l'évolution des êtres humains, je pense que l'empathie a été première, une évolution biologique que l'on partage avec beaucoup d'animaux eux aussi capables d'empathie, et la compassion est venu ensuite comme une évolution de notre morale.


Maintenant, on pourrait se poser la question : est-ce qu'il en est nécessairement ainsi ? L'empathie est-elle un passage obligé ? Imaginons un être à l'apparence humaine et dotée par des scientifiques d'une intelligence artificielle. Appelons cet être « Dolorès ». Dolorès ressemble en tout point à une jeune femme, elle bouge, elle parle, elle manipule des objets et peut observer le monde, mais elle n'est pas humaine. Les concepteurs de Dolorès n'ont pas jugé bon de la doter de faculté d'empathie, mais elle est capable de produire des raisonnements complexes comme un être humain, voire peut-être plus développés qu'un être humain. Dolorès va-t-elle pouvoir développer une capacité de compassion par elle-même, par sa propre réflexion ? Elle va peut-être constater que les humains décrivent la souffrance comme un problème, et Dolorès va peut-être estimer que c'est son devoir moral de résoudre les problèmes des humains. Dolorès va dès lors inventer la compassion pour résoudre les problèmes de souffrance des humains. Peut-être. Ou peut-être pas. Elle sera peut-être éternellement incapable de voir la souffrance comme un problème et ne souciera jamais de ce que ressentent les humains... Ou peut-être que la faculté de raisonnement de Dolorès la mènera à considérer l'humanité comme le principal problème à éliminer...


On peut se poser la question. Mais nous qui sommes des êtres humains, l'empathie fait partie de notre nature. Ce n'est pas un outil parfait certes, mais nous sommes plein d'imperfections... L'empathie est pour une grande part une bonne chose, mais elle devient une meilleure chose si celle-ci se développe avec la compassion et la sagesse. Elle peut alors s'étendre plus facilement aux inconnus, aux étrangers ou aux autres espèces animales, et elle est moins susceptible de nous tromper.