Un
ami m'a récemment adressé ce message : « J'ai eu
récemment une conversation intéressante avec le philosophe
antispéciste Thomas Lepeltier, ce qui m'a conduit à relire certains
de tes articles sur la question de la conscience et de la souffrance
ou non des plantes. Je dois dire que le sentientisme peut parfois me
sembler trop catégorique dans le fait d'affirmer que la sensibilité
des plantes est finalement semblable à celle d'une machine genre
téléphone portable, bref, l'exclusion de la prise en compte de
l'ensemble du vivant dans la question "animale"
m'interroge, je ne sais pas si les plantes ressentent quelque chose,
je ne sais s'il existe ou non une forme de conscience sans cerveau,
tu avais discuté de ça dans les commentaires de certains de tes
articles.
Je
subodore pour ma part que la sentience est un saut "qualitatif"
dans l'expérience de souffrance mais je n'exclus pas que les plantes
ou animaux non sentient puissent souffrir dans une certaine mesure,
en tous cas plus que des cailloux/de la matière inerte sans que je
penche pour le panpsychisme dont l'animisme pour autant. Enfin, c'est
surtout que cela soulève en moi plein de questions : qu'est-ce que
la conscience ? Faut-il être résolument conscient pour
éprouver une souffrance ? Le cerveau est-il le fondement de la
conscience ? Tes articles apportent des réponses intéressantes,
mais au bout du compte, on ne peut rien vraiment affirmer en l'état
actuel des connaissances. Je suis preneur de tes éclairages car les
sentientistes positivistes misent vraiment tout sur la sentience sans
laquelle point de souffrance, réfutant ainsi radicalement la notion
de vivant comme non pertinente comme critère éthique. Au delà,
évidemment, leur anti-écologisme et leur réfutation de l'idée de
nature au nom d'un scientisme sceptique radical, admettant d'ailleurs
le transhumanisme comme un moyen d'amélioration du monde, me laisse
plutôt perplexe. »
NB :
la « sentience » est la capacité d'un être vivant à
ressentir et prendre conscience de lui-même et du monde qui
l'entoure. Pour les antispécistes, la sentience est le critère
moral essentiel pour condamner l'exploitation des animaux et demander
un changement d'attitude envers ces animaux sentients.
*****
Selon
moi, il est imprudent d'accorder une conscience aux plantes. Je dis
bien « imprudent », car je n'en ai pas une certitude
absolue : il se pourrait que les plantes aient elles aussi une
conscience, mais alors cette conscience est quelque chose de très
minimale, un état très vague et très confus par rapport à la
conscience animale ou la conscience humaine. Néanmoins, j'admets
parfaitement qu'il y a du vivant dans les plantes, et que les plantes
participent du mystère du vivant, qu'elles sont animées par une
force vitale et une capacité d'évoluer et de s'adapter. Et nous
partageons cela avec les plantes, indubitablement.
Les
scientifiques parlent parfois d' « intelligence des plantes »
ou d' « intelligence des arbres ». Je pense qu'il faut se
méfier de ce terme, je pense que les scientifiques l'utilisent avec
excès alors même que le terme est abusif parce qu'ils veulent
attirer l'attention médiatique à eux, ce qui est humain, mais n'est
pas très rigoureux. Je me souviens ainsi d'une Une de « Science
& Vie » qui évoquaient de manière très
sensationnelle l'intelligence des plantes ou de documentaires qui
vantent sur un mode très lyrique l'intelligence des arbres.
L'intelligence
des plantes ou des arbres n'est pas l'intelligence d'un humain ou
d'un animal. L'intelligence des plantes est juste la capacité
d'adaptation de cette plante à son environnement. Et bien sûr,
cette capacité d'adaptation est parfois tout à fait extraordinaire
et fascinante. Je n'en doute pas. Et c'est en fait tout à fait
normal : les plantes ne bougent pas, elles restent en place tout
leur existence, ancrée dans la terre. On cite parfois le Socratea,
le palmier à échasse qui poussent en Amérique centrale comme
contre-exemple, comme « un arbre qui marche » puisqu'il
peut faire pousser des racines aériennes à un ou deux mètres de
son tronc et, avec le temps, voir son tronc se déplacer de son lieu
d'origine. Ce déplacement n'est pourtant que d'un mètre par an,
c'est-à-dire pas plus de 3 millimètres par jour. Même les
escargots trouvent cela désespérément lent ! Et encore
certains scientifiques contestent formellement cette marche au
ralenti .
Non,
les plantes sont immobiles ou quasi-immobiles dans le cas du palmier
à échasse, et c'est la raison pour laquelle elles doivent avoir des
capacités plus importantes d'adaptation que les animaux. C'est une
simple question de survie, de « struggle for life »
comme disait Darwin. S'il y a un problème, un incendie ou une région
qui devient inhabitable, les animaux peuvent bouger et s'enfuir, les
plantes restent sur place et doivent donc avoir plus de potentiel et
de ressources cachées. C'est pourquoi les capacités génétiques et
épigénétiques des plantes sont sensiblement plus complexes :
pour survivre dans des nouveaux contextes imprévisibles, les plantes
ont des mécanismes de régulation épigénétique qui peuvent
faciliter les changements de l'activité des gènes et transformer
les plantes de manière étonnante : les piquants de la rose,
les poisons qui découragent les animaux de dévorer les plantes trop
facilement, etc...
Ce
monde des plantes est fascinant, mais l'intelligence des plantes n'en
est pas une, je veux dire, au sens humain du terme, c'est-à-dire
d'une capacité de réflexion personnelle qui permet à un individu
de réfléchir et de résoudre des problèmes. L'intelligence des
plantes n'est qu'une stratégie d'adaptation aveugle dans l'évolution
darwinienne des espèces. Personne n'est derrière cette
intelligence : le vivant génère constamment des mutations, et
certaines de ces mutations vont avoir plus de succès que la version
de base ou une autre mutation, parce que cette mutation va apporter
une solution au problème environnemental que rencontre la plante. Et
si cette mutation permet de répondre plus efficacement à ces
problèmes, la plante qui en est dotée survivra plus longtemps et
engendrera plus de graines qui transmettront cette mutation. Aucune
intelligence là-dedans, au sens d'une intelligence qui procéderait
de la réflexion d'un individu, mais un processus aveugle qui anime
et forge toutes les espèces vivantes sur Terre, végétale ou
animale.
Le
corps humain est lui-même le produit de ces stratégies d'adaptation
aveugles : le fait que tu aies cinq doigts dont un pouce
opposable qui te permet de manipuler très efficacement les objets
autour de toi, ce n'est pas toi qui les a inventés. C'est le produit
d'une longue évolution qui procurent aux humains un avantage
évolutif incroyable. On pourrait évidemment parler du cerveau qui
te permet de réfléchir, mais que tu n'as pas inventé toi-même, du
cœur qui bat encore et encore, te maintenant en vie, mais que tu ne
décides pas d'activer. Pareillement, on peut s'émerveiller d'un
tournesol qui fait face au soleil, des fleurs de la passion qui se
ferment quand le soleil n'est plus au rendez-vous ou des plantes
carnivores qui se referment sur leur proie. Mais aucune intelligence
au sens humain là-dedans, seulement des stratégies d'adaptation
aveugles qui ont émergé au fil des millénaires depuis des temps
immémoriaux.
Je
suis le premier à dire qu'il faut s'émerveiller des plantes et des
arbres, de leur germination, de leur bourgeonnement, de leur
floraison, de leur bruissement, de leur diversité. L'autre jour, je
me promenais dans les bois sur les hauteurs de ma ville, et je
regardai la cime des arbres et les premières feuilles qui commencent
timidement à faire leur apparition en ce début de printemps. Et
c'était un moment précieux de contemplation et de fascination, mais
je ne vois ce qu'on gagne à leur attribuer hâtivement une
conscience ou une intelligence. Quand vous regardez une plante, vous
êtes face au mystère du vivant, et c'est déjà bien extraordinaire
comme cela !
*****
Maintenant,
comment du vivant est apparu la conscience ? Comment la
conscience a-t-elle émergé en tant qu'adaptation évolutive dans
les myriades de manifestations du vivant ? Je ne peux pas
apporter de réponse définitive à cela, juste des pistes à
proposer. C'est là le mystère de la conscience. En gros, il y a
deux types de réponses : la réponse matérialiste et la
réponse spiritualiste. La réponse matérialiste voit certainement
la conscience comme un avantage évolutif décisif pour répondre
plus rapidement et plus efficacement à des problèmes
environnementaux. Mais alors comment est-on passé d'un neurone tout
seul à un cerveau capable d'engendrer des désirs, des volontés,
des peurs, du plaisir et de la souffrance qui met en branle et anime
les animaux ? Parce qu'un neurone tout seul ne peut rien
engendrer du tout qui soit comparable à la conscience, le neurone
n'engendre juste qu'un flux électrique.
L'autre
réponse est spiritualiste : à un moment donné, de la
conscience immatérielle a plongé dans la matérialité du monde
vivant. Le bouddhisme postule ainsi que nous sommes animés d'une
« soif (tanha) » qui nous pousse à renaître
encore et encore au travers de toutes sortes d'existence animale et
humaine. Dans cette perspective bouddhiste, il faut distinguer
clairement la pensée de l'esprit. Les pensées, les émotions, les
souvenirs sont tributaires du cerveau, mais ne se réduisent pas à
ce cerveau. La pensée est comme une vague, l'esprit ou conscience
est comme l'océan. C'est l'hypothèse que me semble la plus
probable, même si ce postulat d'une conscience immatérielle qui
interagit avec la matérialité du cerveau ne va pas sans apories
philosophiques et scientifiques.
En
tant que philosophe bouddhiste, je ne prétends pas avoir réponse à
tout. Il faut être « zététicien » dans l'âme, au sens
premier et antique du terme, du mot grec « zététis »,
la recherche. Être ouvert à la recherche encore et encore sans
s'arrêter à un dogme définitif. Et non « zététicien »
au sens moderne des scientistes qui « débunkent » des
théories du complot et des théories pseudo-scientifiques sur
internet. Ce qui me frappe avec les zététiciens modernes, c'est
leur arrogance, leur suffisance de se croire eux-mêmes sans
croyance, alors même que le matérialisme, l'athéisme, le
scientisme sont des croyances au même titre que leur contraire.
Personnellement,
j'admets que les matérialistes ont peut-être raison. Je dis bien
« peut-être », c'est le mot important de la phrase.
Peut-être que la conscience est juste une évolution adaptative, une
« intelligence » aveugle du vivant qui a permis
l'émergence de la vraie intelligence, à la fois avantage décisif
pour les êtres qui en sont doués, mais aussi malédiction sans nom
avec le cortège de souffrances que suppose la conscience et la
« sentience ».
J'admets
que la matérialité de la conscience est une possibilité, même si
je parierais plutôt sur l'immatérialité de la conscience qui a
besoin de la matérialité du cerveau et du système nerveux pour
permettre l'émergence de la pensée et des perceptions. Étrange
alliance. C'est ce qui me semble le plus probable. Probable, mais pas
absolument certain. Comme le Bouddha, je pense qu'il ne faut pas
s'accrocher à des thèses métaphysiques : notamment, est-ce
que la conscience et le corps sont une seule et même chose ?
(Matérialisme) Ou est-ce que la conscience et le corps sont deux
choses séparées ? (Spiritualisme) Tout cela dépasse notre
entendement et n'est pas efficace pour résoudre le vrai problème,
celui de la souffrance.
Je
pense dès lors que plutôt que d'apporter des réponses définitives
à des problèmes métaphysiques qui sont au-delà de ce que l'humain
ou la science moderne peut apporter comme réponse effective, il vaut
mieux ne pas s'accrocher à telle ou telle thèse, mais plutôt
pratiquer les quatre établissements de l'attention, le noyau même
de la méditation bouddhiste : attention au corps, attention aux
sensations, attention à l'esprit et attention aux objets de
l'esprit. C'est en pratiquant encore et encore l'attention que l'on
sera au plus près de ce qu'est véritablement la conscience, cette
subjectivité fondamentale qui est là avant tout sujet. Avant de
chercher des réponses définitives, il faut pratiquer une
« recherche » longue et patiente dans l'expérience de la
vie, où la conscience n'est pas en dualité avec la matière,
l'objet, la nature, mais en plutôt dans une interdépendance
fondamentale.
Et
d'un point de vue éthique, la méditation est là aussi pour que
l'on suscite encore et encore l'amour bienveillant, la compassion, la
joie et l'équanimité envers tous les êtres. Notamment la
compassion envers tous les êtres doués de conscience et de
sentience, les animaux et parmi ces animaux, les humains :
souhaiter que tous les êtres sensibles cessent de souffrir et de
connaître les causes de la souffrance.
Cette
dynamique de la compassion me paraît plus importante que de vouloir
répondre à tout prix à la question : les animaux sont-ils les
seuls à être doués de conscience ? Les plantes ont-elles,
elles aussi, leur part de sentience ? La compassion nous incite
à plus respectueux du vivant en général, parce que le monde vivant
est notre demeure, et que nous, les animaux, ne pouvons vivre sans
les plantes, les arbres, les fleurs, les algues. On ne peut pas vivre
sans toute la diversité du vivant : les végétaux, les
champignons, les bactéries, etc...
*****
Globalement,
même si je ne partage pas tous les prémisses matérialistes de
certains antispécistes, je suis néanmoins d'accord avec ces
philosophes antispécistes quand ils considèrent la « sentience »
des animaux comme critère moral essentiel pour condamner les
souffrances atroces que l'humanité fait subir tous les jours aux
milliards d'animaux qui vivent et meurent sous le joug de leur
cruauté. Ce critère est fondamental pour refuser un mode
d'alimentation carniste, c'est-à-dire fondé sur les produits
animaux, et pour faire l'apologie d'un mode d'alimentation et de
consommation végane.
Et
d'ailleurs les carnistes ont bien compris qu'il fallait à tout prix
chercher à mettre le doute dans ce critère de la « sentience »
en attribuant justement de la sentience aux plantes et aux légumes,
tout cela afin d'essayer de mettre le carniste et le végane sur le
même niveau. C'est le fameux argument dit du « cri de la
carotte ». Tout d'un coup, les mangeurs de viande se prennent
d'empathie pour les pauvres carottes qui succomberaient sous les
crocs des méchants véganes. Cet argument me semble vraiment une
tentative désespérée du lobby de la viande pour invalider une
alimentation non-carnée. Mais franchement, qui est vraiment
convaincu par cet argument ? Qui le trouve probant ? Qui se
prend vraiment de compassion pour les carottes et les salades ?
Qui aurait sérieusement l'idée de mettre sur un même plan la vidéo
de la mise à mort d'un veau dans un abattoir et la vidéo d'un
jardinier qui tire ses carottes hors du potager ? Je pense qu'il
faut écouter son cœur et son intuition en de telles circonstances.
Dans
l'Antiquité, Ovide estimait déjà que le blé suffisait à notre
alimentation sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter de la cruauté
et de la maltraitance envers les animaux.
« Vous
avez le blé, les pommes qui pèsent,
Sur
les branches souples ; vous avez le raisin qui gonfle
Dans
des vignes vertes, et les herbe plaisantes, les légumes
Que
la cuisson fait doux et tendres ; vous avez le lait
Et
le miel de trèfle. La Terre est prodigue
De
provisions et ses nourritures
Sont
aimables ; elle dépose sur vos tables
Des
choses qui ne réclament ni le sang ni la mort.
Hélas,
quelle méchanceté que de faire avaler de la chair par notre propre
chair,
Que
d'engraisser nos corps avides en y enfournant d'autres corps,
Que
de nourrir une créature vivante de la mort d'une autre ».
(Ovide, Les
Métamorphoses,
chant XV)