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dimanche 6 janvier 2019

Le cours des choses





Au moment du décès de la femme de Tchouang-Tseu, Hui-Tseu alla selon l’usage adresser ses condoléances. Là, il trouva Tchouang-Tseu accroupi, chantant, et battant la mesure sur une cruche, qu’il tenait entre ses jambes. Choqué, Hui-Tseu lui dit :


— Que vous ne pleuriez pas la mort de celle qui fut la compagne dans votre vie et qui vous a donné des fils, c’est déjà bien singulier ! Mais que, lors de cette veillée funèbre, vous chantiez et tambouriniez nonchalamment, ça c’est clairement dépasser la mesure !


— Pas du tout ! répondit Tchouang-Tseu. Au moment de sa mort, je fus certes affecté. Comment aurais-je pu ne pas être affecté ? Mais ensuite, j'ai examiné ce qu'elle fut au début, avant même sa naissance. Avant qu'elle n'ait un corps, avant qu'elle n'ait une âme. Un prodige engendra un changement, et elle eut des âmes. Ces âmes se transformèrent, et elle eut un corps. Ce corps se transforma, et elle eut une vie. Une autre transformation vient de se produire, et elle est morte. C'est comme la succession des saisons où vies et morts s'enchaînent Elle repose maintenant dans une vaste demeure. Je montrerais que je ne sais rien du destin si je continuais à sangloter. C'est pourquoi mes larmes ont cessé de couler.


Tchouang-Tseu, XVIII, 2.



NB : Tchouang-Tseu s'écrit « Zhuangzi » en pinyin (la transcription officielle du chinois) et Hui-Tseu « Huizi ». Mais la graphie de Tchouang-Tseu s'est imposée en langue française, c'est pourquoi je la conserve. D'autant plus qu'elle est plus proche de la prononciation réelle en mandarin. En caractère chinois traditionnel Tchouang-Tseu (ou Zhuangzi) s'écrit 莊子, et en caractère simplifié : 庄子. Huizi s'écrit : 惠子. NB : « Tchouang-Tseu » est le nom de ce philosophe chinois taoïste qui a vécu au IVème – IIIème siècle avant notre ère, mais aussi le nom du livre dans lequel sont contenus les histoires et les enseignement de Tchouang-Tseu (Zhuangzi).








Matthew Harrison








Souvent, on décrit le Sage comme un personnage qui devrait impassible en toutes situations. Il serait comme un roc inébranlable, indifférent et insensible à n'importe quelle situation. C'est une vision très caricaturale qui ne donne pas une idée juste de la sagesse malheureusement. Ce petit passage du Tchouang-Tseu donne une vision plus correcte de cette influence de la sagesse sur nos vies. Huizi, compagnon et critique permanent de Tchouang-Tseu se rend aux funérailles de la femme de Tchouang-Tseu. En Chine, notamment sous l'influence du confucianisme, les rites funéraires sont très codifiés ; l'éthique confucéenne veut qu'on respecte le deuil de manière très codifiée. Or Tchouang-Tseu semble avoir abandonné toute notion de dignité et de savoir-vivre en chantant à tue-tête aux funérailles de sa femme, comme s'il était à un fête estudiantine ! Huizi le rappelle tout de suite à l'ordre et l'enjoint de se montrer plus respectueux envers la mémoire de sa femme ! C'est comme s'il était heureux de la mort de sa femme et n'était en rien affecté !


Tchouang-Tseu répond que bien sûr, il a été affecté. Le chagrin a été sa réaction première. Pourquoi aurait-il refoulé ses larmes ? Mais très vite, la réflexion philosophique a repris le dessus : ce monde n'est jamais qu'une succession de transformations incessantes. Tous les êtres vivants dans ce monde sont voués à mourir. Pourquoi s'affliger dès lors de la perte des êtres chers ? Cette réaction de tristesse est naturelle ; il n'y a pas lieu de l'écarter au motif d'une sagesse ou d'une vie de maîtrise sur le mental et les affects. En même temps, la conscience philosophique de ces transformations dissout la tristesse dans le spectacle du grand cycle de la Nature. Consolation de la philosophie...


La sagesse, ce n'est pas maîtriser ses émotions ou ses sentiments. C'est les laisser s'apaiser naturellement selon leurs cours. Les laisser apparaître et les laisser disparaître. La sagesse, c'est retrouver plus vite la grande joie sacrée qui libère les êtres. Et cela peut sembler choquante à la société quand celle-ci préférerait qu'on adopte les codes sociaux de la gravité, du sérieux et de l'accablement. Tchouang-Tseu préférait jouer de la musique quand on attendait de lui qu'il adopte le registre du deuil...
















Obon, fête des morts au Japon (15 août)











Voir également : 




Joie (Qu'est-ce que la joie spirituelle prônée par le Bouddha ?)


Sans savoir pourquoi (Sōseki Natsume)









Voir également concernant Tchouang-Tseu (Zhuangzi): 


- Un arbre noueux




battement d'ailes d'un papillon (et notamment le rêve du papillon de Tchouang-Tseu)




Commentaire au Genjôkôan (4ème partie) avec notamment la notion de l'assise dans l'oubli de Tchouang-Tseu





Voir concernant le taoïsme :








Voir aussi : 

Un nomade de la raison (11ème partie) sur l'indifférence, mais aussi sur les petits cochons de Pyrrhon et de Tchouang-Tseu


Une chose merveilleuse et grande (Etty Hillesum)




La vision juste des phénomènes (strophes du Dhammapada sur les 3 sceaux du Dharma)


Une fête en larmes (Jean d'Ormesson)







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