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mercredi 22 juillet 2026

Le dévoilement des fautes (II, 22 à 26)

 

Le dévoilement des fautes (II, 22 à 26)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva


22. De même que Manjugosha et d'autres bodhisattvas

Ont fait des offrandes aux Vainqueurs,

J'adore les Protecteurs :

Les Ainsi-Allés et leurs fils.


23. Par des océans de louanges,

J'exalte ces océans d'excellences ;

Que ces nuages de rythmes harmonieux

S'élèvent jusqu'à eux !


24. Je rends hommage en m'inclinant avec des corps

Aussi nombreux que les atomes de l'univers

À tous les Bouddhas des trois temps,

Au Dharma et à la Sangha des Êtres Nobles.


25. Je me prosterne devant les reliquaires,

Les bases de l'esprit d’Éveil,

Les abbés, les maîtres,

Et devant les sublimes pratiquants.


26. Je prends refuge dans les Bouddhas

Jusqu'à l'essence de l’Éveil,

Je prends refuge dans le Dharma

Et l'assemblée des Bodhisattvas.




Dans les textes du bouddhisme du Grand Véhicule, on voit les bodhisattvas accomplir une multitude d'offrandes réelles ou visualisées aux Bouddhas. Dans le commentaire des strophes 10 à 21, j'avais expliqué notamment le fait qu'un des dix vœux du bodhisattva Samantabhadra était justement de faire des offrandes à tous les Bouddhas. On voit pareillement dans les textes Manjushri (aussi appelé Manjugosha) faire de pareilles offrandes en quantité astronomique. Shāntideva marche simplement dans les pas de ses modèles en pratiquant l'offrande en esprit et en paroles aux bouddhas parfaitement accomplis.


Toutes ces offrandes servent à glorifier les bouddhas dans son esprit, mais aussi dans l'esprit de ceux qui liront son texte philosophique. Certains diront que cette vénération est très religieuse. Et de fait, elle l'est. Il est évident que, dans le texte « Chemin et la Conduite des Bodhisattvas » (Bodhisattvacaryāvatāra) de Shāntideva, il y a une dimension très religieuse qui est exacerbée par les thèses même du Grand Véhicule, à savoir le fait d'éluder le Bouddha historique et son enseignement (considéré comme un « petit véhicule »), et le fait de réintroduire en grande pompe toute une métaphysique que le Bouddha avait congédiée comme un « désert d'opinions, fourré d'opinions, bagarre d'opinions... ». On se souvient de la jolie formule de Guy Bugault du « refus métaphysique de la métaphysique » chez le Bouddha.


En fait, pour le Bouddha, les opinions métaphysiques avaient le principal défaut d'attiser des conflits sur des choses inaccessibles à nos sens et notre entendement. Et en plus, de nous détourner du souci fondamental de remédier à la problématique brûlante de la souffrance pour des questions vaines et abstraites.


Dans le Grand Véhicule, on voit le retour en force d'une métaphysique qui s'incarne dans les Bouddhas cosmiques (Amitabha, Vairocana, Amogasiddhi, Akshobya et Ratnasambhava) « existant » (si on peut employer ce mot) dans la dimension de la réalité absolue, ainsi que la doctrine des trois corps d'un Bouddha. Tout cela conduit à une vénération religieuse dont Shāntideva fait clairement l'apologie dans ces strophes.


Ainsi, quand il dit : « Je rends hommage en m'inclinant avec des corps /Aussi nombreux que les atomes de l'univers /À tous les Bouddhas des trois temps/ Au Dharma et à la Sangha des Êtres Nobles », il est évident que Shāntideva fait référence au pouvoir supposé des bodhisattvas entrés dans les dix terres (du cheminement des grands bodhisattvas) de démultiplier leurs corps suivant une courbe exponentielle : un bodhisattva peut se démultiplier en dix, un bodhisattva peut se démultiplier en cent, un bodhisattva de la troisième terre en mille, et ainsi de suite...


Pour Shāntideva, c'est une réalité concrète. Pour moi (et beaucoup de mes contemporains) qui suis imbibé de culture scientifique et rationaliste, cela semble beaucoup plus difficile à croire... Surtout que les bodhisattvas et les bouddhas cosmiques ne sont pas des personnages historiques : ils vivent dans une autre réalité que l'esprit critique aura tendance à considérer comme strictement imaginaire... Je sais que beaucoup de bouddhistes d'aujourd'hui stigmatiseront mon manque de « foi », mon refus de croire à ce qui m'apparaît comme des « légendes ». Effectivement, je n'ai pas la foi du charbonnier, mais par contre j'ai confiance (shraddha en sanskrit) dans l'Enseignement et la Voie du Bouddha. Confiance précisément parce que je peux tester cette doctrine et éprouver ce cheminement spirituel, là où en face des « miracles » des bodhisattvas raconté dans les soûtras du Grand Véhicule, je suis obligé de croire à des choses merveilleuses, mais que personne n'a vu et constaté en réalité.


Je pense qu'il est important de faire ce genre de distinction et prendre un peu de recul critique par rapport au texte de Shāntideva. Deux objectifs à cela : 1°) Il est important de se remettre dans le contexte mental et culturel de l'auteur. Peu importe ce que nous croyons ou pas, pour comprendre une œuvre, il faut pouvoir se mettre dans la tête de l'auteur et comprendre sa représentation du monde. 2°) Plus on est précis sur les intentions de l'auteur, plus on peut retirer du profit philosophique dans notre lecture à partir de notre propre point de vue et représentation du monde.


Je dois ici faire un aveu : ce deuxième chapitre est celui que j'ai le moins étudié. J'ai lu et récité des centaines de fois les autres chapitres, mais je passais sur ce deuxième chapitre du « Dévoilement des fautes », précisément parce qu'il me semblait trop religieux, avec cette foi du charbonnier qui semble si problématique pour voir le monde tel qu'il est. Si vous êtes persuadé que votre guru est un grand bodhisattva et qu'il peut se démultiplier en mille ou en dix mille clones de lui-même pour aller sauver des êtres, vous n'allez plus vraiment chercher à trouver des médicaments ou à fonder une meilleure organisation sociale pour aider les personnes malades ou dans la pauvreté. Vous allez seulement donner votre confiance à votre guru bodhisattva sauveur du monde avec sa magie. Et vous allez vous réfugier dans la prière et la vénération, ce qui ne changera rien au monde qui n'est pas un conte de fées... Ou peut-être même que cela vous rendra de plus en plus aveugle à la réalité de la souffrance des autres autour de vous.


Mais en faisant cette distinction, je pense que je peux retirer ce qui est intéressant pour moi, à savoir un pratiquant bouddhiste pour qui la dimension philosophique prévaut sur la croyance religieuse. Et justement : si je ne suis pas convaincu qu'on puisse se démultiplier en une multitude de clones bodhisattviques, je vois l'intérêt de se visualiser « avec des corps aussi nombreux que les atomes de l'univers » pour rendre hommage aux bouddhas, mais aussi méditer, lire les soûtras, etc... Cela nous permet psychologiquement de travailler sur la notion d'unité et de diversité, d'individualité et de multiplicité. Je ne dis pas qu'il faut en permanence se voir comme une armée de « moi ». Ce serait éprouvant pour notre équilibre psychique certainement, mais s'imaginer ponctuellement comme une multitude animée par la bodhicitta, l'esprit d’Éveil, me semble être un très intéressant exercice spirituel pour inviter le petit ego à cesser de se considérer unique, important, absolument central.


On peut ainsi nous aider à se décentrer et à laisser de la place aux autres. Dilgo Khyentsé Rimpotché disait notamment à ce sujet : « Tous les êtres sont identiques dans leur désir d’être heureux et de ne pas souffrir. Ils ne diffèrent de moi que par leur nombre : je suis un, alors qu’eux sont innombrables. Mes joies et mes peines sont donc insignifiantes face aux bonheurs et aux malheurs des autres. Cette pensée est la base de l’esprit d’Éveil. Nous devrions souhaiter le bonheur d’autrui plus que le nôtre, en songeant particulièrement à nos ennemis et à ceux qui nous maltraitent. Sinon, à quoi servirait la compassion ? 1 »


Cela peut nous aider aussi à comprendre ou à avoir l'intuition de la société en tant que masse d'individus. Comme le dit le poète américain Walt Whitman dans « Feuilles d'herbes » :

« Suis-je en contradiction avec moi-même ?

Alors c’est parfait, je me contredis,

(Je suis vaste, je contiens des multitudes) ».


Quant à la prise de refuge très classique envers le Bouddha, le Dharma et la Sangha que l'on retrouve dans les strophes présentes de Shāntideva, à laquelle s'ajoute la prosternation devant « les reliquaires, les bases de l'esprit d’Éveil, les abbés, les maîtres, et devant les sublimes pratiquants », on peut y voir bien sûr une adhésion purement religieuse. Mais pour moi, la prise de refuge est d'abord un geste philosophique avant d'être une forme d'adoration religieuse, pour peu que vous ne considériez pas le Bouddha, le Dharma et la Sangha comme extérieur à vous-mêmes.


Je m'explique. Vous pourriez considérer le Bouddha comme une entité extérieure à vous-mêmes, une entité sacrée, dotée de pouvoirs spirituels pouvant avoir une incidence positive dans votre vie. Dans ce cas, il est logique de prier le Bouddha pour qu'Il vous accorde sa bénédiction d'une manière ou d'une autre. C'est là la logique religieuse.


Mais vous pourriez considérer le Bouddha ici comme la part éveillée de vous-mêmes, et prendre refuge serait la déclaration performative que vous allez utiliser cet part éveillée de vous-mêmes comme un abri par rapport aux parts confuses, égoïstes ou malveillantes de vous-mêmes. Dans cette logique, le Bouddha est ici une entité intérieure à vous-mêmes.


Pareillement, le Dharma n'est pas une entité extérieure à vous-mêmes mais le chemin intérieur, le Noble Octuple Sentier, que vous parcourez pour atteindre le plein Éveil. Le Dharma est en vous et il vous protège des errements dus aux attitudes et aux pratiques incorrectes. La Sangha des Êtres Nobles est la communauté des grands disciples du Bouddha, qui ont écouté son enseignement et l'ont mis en pratique pour atteindre l’Éveil à leur tour. Intérieurement, vous pouvez les considérer comme un modèle à suivre : vous écoutez les enseignements du Bouddha à votre tour et vous les mettez en pratique afin de vous accomplir spirituellement.








1https://www.matthieuricard.org/enseignements-de-dilgo-khyentse-rinpotche-1910-1991-sur-la-compassion/












Hasui Kawase (1883-1957) - Kamakura - Le Grand Bouddha








Lire les commentaires des strophes précédentes :

Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil 


Chapitre II :

- Le dévoilement des fautes (II, 1 à 7)

- Le dévoilement des fautes (II, 8 & 9) 

- Le dévoilement des fautes (II, 10 à 21)

Chapitre II: Le dévoilement des fautes




Lire également : 

- Quand dire, c'est prendre refuge


- Laisser tomber les divinités bouddhiques? 


- Entre philosophie et religion





















Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.





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