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mardi 20 octobre 2026

Celui qu'on appelle le « Bouddha »



Je voudrais revenir ici sur un intéressant article du blog « Dans le sillage d'Advayavajra » intitulé : « Sur l'historicité du "Bouddha" et le projet de l'empereur Ashoka » (26 septembre 2026). Quand on parle d'historicité dans ce cadre, il ne s'agit pas tellement de savoir si ou ou non, Siddhartha Gautama a réellement existé, mais plutôt de s'interroger sur son qualificatif de « Bouddha » (Buddha en sanskrit). Le terme signifie simplement « Éveillé » en français ; et à l'époque, ce n'était pas une épithète spécifiquement réservée à Siddhartha Gautama.


Pour preuve de cela, on trouve ainsi un passage des textes sacrés jaïns qui met en « l'ascète Gautama » qui reçoit une bonne leçon des jaïns. L'artifice littéraire est connu puisque les bouddhistes ont eux aussi mis en scène Mahāvīra, le fondateur du jaïnisme, recevant la leçon de la part du Bouddha ou d'un de ses disciples. Ici, « l'acète Gautama » interroge Mahāvīra sur le nirgrantha, l'ascète qui est parvenu à éteindre tout attachement à ce monde ainsi que toute volonté d'exister à nouveau :


« Question 16 de l'ascète Gautama : “Ô Bienheureux, le Nirgrantha mort, dont l'existence (mondaine) est arrêtée, dont le déploiement de l'existence est arrêté, (et ainsi de suite) jusqu'à celui dont l'œuvre à accomplir est achevée ne revient-il donc plus jamais dans cet état d'existence-ci ?


Réponse 16 : Oui, Gautama. Le Nirgrantha mort (et ainsi de suite jusqu'à) ne revient plus jamais dans cet état d'existence-ci.


Question 17 : Ô Bienheureux, alors comment faut-il le désigner ?


Réponse 17 : Gautama ! Il faut le désigner comme Siddha [“parfait, accompli”] ; il faut le désigner comme Buddha [“Éveillé”] ; il faut le désigner comme Mukta [“délivré”] ; il faut le désigner comme Pāragata [“parvenu à l'autre rive”] ; il faut le désigner comme Paramparagata [“parvenu au-delà, par degrés successifs”] ; il faut le désigner comme Siddha, Buddha, Mukta, Parinirvrita [“entièrement éteint”], Antakrita [“qui a fait cesser (le cycle)”], Sarvaduhkha-prahīna [“qui a éliminé toute souffrance”]. 1 »


Le terme « Bouddha » n'était donc pas une spécificité des bouddhistes. Les jaïns utilisaient le mot. Et probablement d'autres courants mystiques de l'Inde ancienne qui n'ont pas survécu jusqu'à nous. On retrouve aussi le terme « éveillé » dans toutes sortes d'autres contextes : par exemple, les cours d'éveil pour éveiller l'intérêt des enfants à la science ou à toute autre discipline. Les mouvances de la gauche sociétale radicale inspirées par la destruction se sont appeler « woke » en anglais, les « éveillés » (à la réalité des injustices et des « privilèges »). peut-être un jour parlera-t-on du « woke Gautama »....



Le terme « Bouddha » n'était donc pas une spécificité des bouddhistes, mais en outre, ce n'est pas comme cela qu'ils appelaient de manière prioritaire leur maître Siddhartha Gautama, et ils ne se faisaient pas appeler « bouddhiste » dans la société. Dans les soûtras bouddhistes du canon pâli, Siddhartha Gautama n'est jamais directement appelé « Buddha ». Quand on s'adresse à lui, on utilise surtout l'épithète « Bienheureux » (Bhagavat en sanskrit) et l'appellation un peu étrange et déroutante d'« Ainsi-Allé » (Tathāgata).


Joy Vriens, l'auteur de l'article « Sur l'historicité du "Bouddha" et le projet de l'empereur Ashoka », va jusqu'à dire que le terme « Buddha » n'était pas employé jusqu'à l'empereur Ashoka : « Quand était-il devenu “le Bouddha” ? La première attestation épigraphique claire du terme “Buddha” appliqué à “Siddhartha Gautama” se trouverait dans les édits de l'empereur Aśoka, au milieu du IIIe siècle av. J.-C. Dans l'édit de la petite colonne à Nigali Sagar (Nigliwa), Aśoka mentionne avoir agrandi le stūpa d'un “Buddha Konāgamana” (un Bouddha du passé), et dans d'autres édits, il se déclare “disciple laïc du Buddha” . Ces inscriptions constituent la première preuve historique directe de l'usage du titre pour désigner le fondateur. On y apprend aussi par déduction qu’il y eut d’autres “Buddha” avant le sage du clan des Śākya (Śākyamuni) (...) À Rummindei (Lumbini), il fait graver : hida budhe jāte sakyamunī ti (“Ici est né le Bouddha, le sage des Śākyas”).  ».


Cela me paraît tout à fait exagéré d'avancer de telles choses. Certes, comme je l'ai dit plus haut, la lecture des soûtras du canon pâli s'adresse surtout à Siddhartha Gautama en l'appelant « Bienheureux » (Bhagavat) et « Ainsi-Allé » (Tathāgata). Néanmoins, la désignation « Buddha » n'est pas complètement absente non plus. On la retrouve dans une série d'épithètes pour définir le Bouddha : « Il est Bienheureux, Arahant, parfait en sa sagesse et sa conduite, bien arrivé à son but, connaisseur du monde, incomparable guide des êtres qui doivent être guidés, instructeur des dieux et des humains, le Bouddha, le Bienheureux. Ayant connu lui-même le monde avec ses dieux, ses Māras et ses Brahmas, ses groupes de religieux et de brahmanes, ses êtres célestes et humains, il le fait connaître. Il enseigne la doctrine bonne en son début, bonne en son milieu et bonne dans sa fin, bonne dans sa lettre et bonne dans son esprit, il exalte la conduite pure parfaitement pleine et parfaitement pure »2.


Certes, le terme « Bouddha » est noyé parmi les nombreux qualificatifs qui viennent honorer ici Siddhartha Gautama, mais il est bien présent. La question importante est : pourquoi en est-on venu à qualifier principalement le sage Gautama de « Bouddha » ? La question « quand » m'apparaît moins intéressante : c'est très probablement entre la vie du Bouddha (- 560 à – 480 selon les spécialistes occidentaux) et la vie de l'empereur Ashoka qui s'était converti au bouddhisme. (-324 à – 232). Mais savoir quand exactement, la réponse s'est à mon avis perdue dans les limbes de l'Histoire, et on ne saura jamais vraiment quand : à cette époque, la tradition orale était prédominante, les moines connaissaient par cœur les soûtras de celui qu'ils ont fini par appeler principalement « Bouddha ». Si ce terme a fini par s'imposer, c'est très probablement au sein de cette tradition orale, et le changement d'appellation n'a alors laissé aucune trace (sauf révélation archéologique à venir).


La question « pourquoi ? » me semble plus pertinente. Reprenons les deux appellations principales « Bienheureux » et « Ainsi-Allé ». La première était trop fréquente dans les milieux spirituels : tout le monde avait tendance à cette époque à appeler un sage « Bienheureux ». En témoigne ce chapitre du Mahābhārata où Arjuna exprime ses doutes face à la bataille terrible qui s'annonce et qui menace de tuer des membres de sa propre famille et où le mystérieux cocher Krishna lui chante toute une série de conseils spirituels. Ce texte est connu sous le nom de « Bhagavad Gita », « Le Chant du Bienheureux ». C'est comme si un philosophe célèbre était couramment « Monsieur Untel » et que ses disciples étaient appelés « monsieuriste ». Cela semblerait bien étrange !



À l'inverse, l'expression « Ainsi-Allé » (Tathāgata) était certes employée uniquement par le sage Gautama. Pas de doute là-dessus ! Mais le moins que l'on puisse dire, c'est que cette expression sonne de manière étrange à nos oreilles ! Probablement sonnait-elle aussi bizarrement aux contemporains du Bouddha ! Personnellement, j'aime beaucoup cette façon de désigner Siddhartha Gautama, mais il a fallu le temps que je m'y habitue. Celui qui s'en est allé dans la réalité qu'on ne peut qualifier autrement qu'en disant : « C'est ainsi ».


Qualifier une doctrine de « ainsi-allisme » ou de « tathagatisme » n'a visiblement pas convaincu ! Il fallait une autre terme, pas trop spécifique, mais qui sonne bien quand même et qui décrive suffisamment bien le projet de Siddhartha Gautama. C'est là que les moines ont dû se tourner vers le terme « Bouddha » qui est finalement très parlant et très intuitif et qui implique la vision pénétrante et l'ouverture d'esprit à la véritable nature des choses.


Frédéric Leblanc

Seraing (Liège, Belgique), le 20 octobre 2026







1 Bhagavatī sūtra, Vyākhyāprajñapti, K. C. Lalwani, 1973, p. 150. Disponible sur Internet Archive : 

archive.org/details/in.ernet.dli.2015.313244/page/151/mode/2up


2 Cankī Sutta, Majjhima Nikāya, II, 164-177. Môhan Wijayaratna, « Le Bouddha et ses disciples », éd. du Cerf, Paris, pp. 33 – 34. Je précise que cette série d'épithètes pour désigner le Bouddha se retrouve dans de nombreux soûtras. J'ai donné le premier exemple qui m'est tombé sous la main, mais on en trouve beaucoup d'autres dans les soûtras du canon pâli.








Pilier d'Ashoka à Nigali Sagar, Nigalihawa, district de Kapilavastu, Népal
 pour commémorer le lieu de naissance du Bouddha Koṇāgamana (ou Kanakamuni en sanskrit).
un Bouddha antérieur à Siddhartha Gautama.

 




Pilier d'Ashoka à Nigali Sagar






Section du haut du pilier d'Ashoka à Nigali Sagar (1895 - 1896)





















Fragments des piliers de Gotihawa et de Nigali Sagar




Pilier d'Ashoka à Lumbini, lieu de naissance du Bouddha (Népal)







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