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samedi 10 octobre 2026

Accumulation ou provision ?



Bonjour, je suis en train de préparer un nouvel article de mon commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva, et je lis la traduction anglaise du Shikshā Samuccaya de Shāntideva (Charles Goodman, « The Training Anthology of Shāntideva », Oxford University Press, New-York, 2016). Dans l'introduction (p. XV), il y a un passage que j'ai relevé et que je trouve intéressant. Cela parle de la notion des deux accumulations que l'on retrouve dans le bouddhisme tibétain, mais cette notion peut être opérante dans tout le bouddhisme du Grand Véhicule puisque cette notion s'intègre dans la compréhension dans la voie des bodhisattvas, et on pourrait même l'utiliser sans dénoter dans le bouddhisme dit du « Petit Véhicule ».


La double accumulation, c'est d'une part l'accumulation de mérites, faire des actes qui apportent le bonheur autour de soi afin d'améliorer son karma et avoir une meilleur vie et une meilleure renaissance. Cette accumulation de mérites est importante et correspond à notre désir fondamental d'une vie meilleure. Mais cette accumulation de mérites, aussi précieuse soit-elle, ne nous permet pas de quitter le samsāra, le cycle infernal des existences. Pour quitter ce cycle trompeur des existence, il nous faut autre chose, et c'est l'accumulation de sagesse : développer notre vision pénétrante et notre compréhension fine de la nature réelle du monde au-delà des illusions.


Dans la voie des bodhisattvas, la voie de l'accumulation (ou voie de préparation) est la première des cinq voies avant de rentrer dans les « dix terres » des bodhisattvas mahasattvas (littéralement : grands êtres). C'est là que Charles Goodman développe une réflexion qui me semble intéressante sur le terme même « d'accumulation ». C'est moi qui traduis de l'anglais le passage de l'introduction de Charles Goodman :


« Le terme utilisé pour décrire les deux aspects de la voie de préparation a rebuté certains érudits et en a rendu d'autres perplexes. Par exemple, beaucoup de traducteurs ont rendu l'expression tibétaine tshogs gnyis par « les deux accumulations ». Mais « accumulation » n'est pas du tout la bonne traduction pour le mot sanskrit sous-jacent sambhāra, dont la signification se révèle avec son étymologie : sam « avec » et la racine bhr « porter », ce que vous emportez avec vous dans un voyage. Donc, on pourrait traduire sambhāra par « provision » pour un voyage, mais l'image qui en résulte est excessivement et trompeusement concrète. J'ai préféré rendre le mot par « équipement » pour le voyage vers l’Éveil. » (Charles Goodman, « The Training Anthology of Shāntideva », op. cit., p. XV)


Alors, je ne pense pas qu'il faille systématiquement changer les termes en vigueur pour les traductions bouddhistes : je continuerai, n'en déplaise à monsieur Goodman, d'utiliser le terme « accumulation » pour rendre le mot sanskrit « sambhāra », tout simplement parce que c'est ce terme qui s'est imposé dans le bouddhisme tibétain et qu'il est le plus couramment employé dans les traductions françaises et anglaises. Employer « provision » ou « équipement » risquerait d'induire les érudits et les pratiquants en erreur. Par contre, il est intéressant de réfléchir à ces termes techniques que l'on utilise trop souvent en étant un peu blasé et surtout sans trop réfléchir. Se rappeler que le mot sanskrit sambhāra est mieux rendu par « provision » que par « accumulation » est un point vraiment intéressant, me semble-t-il.


Au passage, il m'apparaît, n'en déplaise toujours à monsieur Goodman, que « provision » est beaucoup plus parlant que le terme très fade d'« équipement ». Les provisions, c'est le peu de choses que nous apportons dans une longue randonnée. Or la philosophie bouddhiste insiste sur le fait que la mort nous oblige à tout abandonner : notre maison, notre confort, notre richesse, notre famille, notre réussite, nos objets de luxe... Tout cela, la mort l'emporte, et nous nous retrouvons dans un voyage long et éprouvant dans des terres inconnues et brumeuses, qui nous conduit à renaître dans une autre existence où les seules choses que nous aurons conservées de la vie précédente, ce sont ces deux accumulations ou pour le dire peut-être de manière plus éloquente, où on aura conservé que ces deux provisions : le mérite et la sagesse.


« Accumulation » est une métaphore que j'aurais envie de qualifier de « bancaire » : on accumule des choses comme l'oncle Picsou qui accumule des dollars dans son coffre-fort géant dans lequel il plonge avec délice. « Provision » est beaucoup plus en phase avec le vocabulaire du voyage, et, en particulier, ce voyage existentiel d'une vie à autre dans lequel nous sommes jetés par la force de notre karma, ce voyage existentiel dans les terres inquiétantes du samsāra. Ce voyage existentiel dans lequel ces provisions de mérite et de sagesse nous seront certainement d'une grande aide.


Sarva mangalam ! Toutes les bénédictions !




Frédéric Leblanc

Seraing (Liège), le 10 octobre 2026






Raymond Depardon (né en 1942) - Campement nomade en Afrique, 1976






NB : Cet article comme tous les autres précédemment sont écrits sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.


Lire également :


- La prise de l'esprit d’Éveil (III, 1 à 4)



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