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samedi 31 octobre 2026

La patience (VI, 62 à 65)

 

La patience (VI, 62 à 65)

Commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva



62. « Mais je m'emporterai contre ceux dont les propos déplaisants

Affaiblissent la confiance que les autres me portent. »

Alors pourquoi ne t'irriterais-tu pas

Contre ceux qui parlent mal d'autrui ?


63. Si tu es patient devant ce manque de confiance

Parce qu'il est rapport avec autrui,

Pourquoi ne supporteras-tu les paroles déplaisantes

Puisqu'elles sont liées à l'émergence des perturbations ?


64. S'emporter contre ceux qui outragent

Les statues, les stoupas,

Et le sublime Dharma est inapproprié,

Car les Bouddhas n'en souffrent pas.


65. J'écarterai la colère à l'égard de ceux qui maltraitent

Les maîtres, proches et amis,

En voyant comme ci-dessus,

Que cela provient de conditions.




La confiance est un élément essentiel qui soude nos sociétés. Par défaut, nous accordons la confiance aux autres membres de la société : quand j'achète du pain au boulanger, je ne me demande pas normalement si ce pain est empoisonné. Je me demande si le pain est bon, s'il est bien cuit, s'il est frais du jour, mais pas s'il est empoisonné. Et il en va de même avec tous les autres corps de métier. Une société ne peut pas survivre sans un minimum de confiance.


Pourtant on sait qu'on ne peut pas faire confiance à tout le monde : on ferme sa maison à double tour quand on part de chez soi ; on se méfie quand on marche dans une ruelle sombre la nuit ; on ne croit pas à tous les boniments que des charlatons prononcent pour nous appâter. Comme l'histoire de l'enfant qui criait au loup, on a tendance à se méfier de ceux qui nous ont préalablement menti ou de ceux qui ont la réputation de mentir ou de ne pas faire le travail qu'on attend d'eux.


Inversement, si quelqu'un nous accuse à tort de mentir, cette calomnie nous est insupportable parce qu'elle mine en profondeur la confiance que les autres nous portent. Emmanuel Kant pensait que le mensonge était la pire des fautes morales parce que le mensonge affaiblit notre confiance envers la vérité, et, par cela-même, le mensonge affaiblit le pacte social entre les membres d'une société. Ce qui prépare la division et la sédition au sein de cette société. Et au terme de ce processus, se profile le spectre de la guerre civile, la guerre de tous contre chacun. Il y a quelques années, j'avais lu une citation qui m'avait marqué : « La guerre civile est à la guerre ce que la guerre est à la paix »1.


Je fais ce détour par Kant pour comprendre pourquoi l'objection du mensonge qui vient briser la confiance que les autres me portent vient chez Shāntideva après les strophes 56 à 61 où il justifie la patience même devant le péril de se faire tuer. Sans comprendre toutes les implications des mensonges et des calomnies sur le tissu social, on ne peut s'étonner que le mensonge et la médisance viennent après la menace directe sur notre vie. Pour la plupart des gens, il est plus facile d'être patient envers un mensonge, même malveillant, qu'envers quelqu'un qui cherche à nous trucider !


La réponse de Shāntideva est de dire que nous manquons de patience envers les gens qui nous accusent à tort, mais nous sommes au contraire très patients envers les calomnies qui frappent d'autres personnes. Pourquoi cette partialité ? Si nous n'aimons pas le mensonge, on devrait s'emporter dès qu'un mensonge est prononcé, peu importe que nous en soyons la cible ou pas ! Or c'est le mensonge qui vient salir notre personne qui nous met en rogne ou qui nous fait sortir de nos gonds.


La solution par rapport à ces agressions verbales est la même que pour les agressions : ces attaques verbales proviennent des émotions perturbatrices qui, elles-mêmes, proviennent d'une enchaînement complexe de causes et de conditions. Nous devons donc nous apaiser quand on nous dit ces paroles déplaisantes, cultiver la patience et lâcher-prise par rapport à ces jacassements.




*****



Néanmoins, il y a un cas où le mensonge et les calomnies peuvent sembler tout à fait inacceptables : quand on touche au sacré, quand on vise le Dharma, l'enseignement du Bouddha, et tous les symboles bouddhistes du sacré, les stoupas, les statues, les temples. La question s'est posée le 11 mars 2001 quand les fanatiques musulmans de l'Afghanistan, les Talibans, ont détruit les deux statues de Bouddha de 53m et 38m de haut dans la vallée de Bâmiyân. Faut-il en vouloir aux Talibans pour ces destructions ? Réponse de Shāntideva : non, les Bouddhas n'en souffrent pas. Ce que les Bouddhas veulent au contraire, c'est qu'on cultive l'amour bienveillant et la patience infinie. La tristesse légitime devant cette manifestation de barbarie ne doit donc pas nous emplir de colère. Et cette tristesse ne doit pas faire oublier que, dans le même temps, les Talibans massacraient par centaine les Hazaras, les habitants de la vallée de Bâmiyân de confession musulmane chiite (les Talibans étant sunnites).




Grands Bouddhas de Bâmiyân par Alexander Burnes en 1832.





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Enfin, Shāntideva nous exhorte à développer aussi la patience quand ce sont nos proches, notre famille, nos amis, notre clan, notre pays ou nos maîtres spirituels qui font l'objet de ces calomnies en voyant l'enchaînement complexe de causes et de conditions qui ont amené une telle personne à prononcer des paroles de vipère à l'égard de quelqu'un que nous aimons bien. Le raisonnement est le même que l'on adresse ces calomnies à nous-mêmes ou à un membre de notre communauté. Ne cédons pas à la colère, cherchons à comprendre l'enchaînement causal qui a mené à tenir ses propos blessants et outrageants et cultivons la patience.










1 L'auteur l'avait attribuée à l'historien de l'Antiquité, Hérodote. Apparemment faussement car je n'en ai jamais retrouvé la trace, même si on retrouve la crainte de la guerre civile pour ses effets délétères au sein de la société dans « L'Enquête » d'Hérodote : « En effet, autant la paix l’emporte par ses avantages sur la guerre, autant une guerre civile est plus pernicieuse qu’une guerre étrangère, où toutes les parties de l’État concourent d’un commun accord » (Livre VII, Uranie).







Grand Bouddha de Bâmiyân en 2001







"Petit" Bouddha de Bâmiyân (38m de haut tout de même !)






Le reste du commentaire du Bodhisattvacaryāvatāra de Shāntideva: 


Chapitre I : Les bienfaits de l'esprit d'Eveil


Chapitre II: Le dévoilement des fautes


Chapitre III : La prise de l'esprit d'Eveil


Chapitre IV : L'attention


Chapitre V: La garde de la vigilance


Chapitre VI : La patience

- La patience (VI, 1 & 2 )

- La patience (VI, 3 à 5)

- La patience (VI, 6 à 9)

- La patience (VI, 10)

- La patience (VI, 11 & 12)

- La patience (VI, 13)

- La patience (VI, 14 à 16)

- La patience (VI, 17 à 20)

- La patience (VI, 21)

- La patience (VI, 22 à 26) + 2ème partie

- La patience (VI, 27 à 31)

- La patience (VI, 32 à 38)

- La patience (VI, 39 à 41)

- La patience (VI, 42 à 51)

- La patience (VI, 52 à 55)

- La patience (VI, 56 à 61)




Chapitre VI : La patience





Sur les statues de Bâmiyân en Afghanistan et leur destruction le 11 mars 2001


Afghanistan : il y a 20 ans, la destruction des Bouddhas de Bamiyan (TV5 Monde, 11 mars 2021)

https://www.youtube.com/watch?v=QzlWRRqet9Y



La destruction des Bouddhas de Bâmiyân le 11 mars 2001 par les fanatiques Taliban

https://www.youtube.com/watch?v=8qXmLagc9KM



Pourquoi les Bouddhas de Bamiyan ont été détruits ? (Nota Bene, 5 avril 2022)

https://www.youtube.com/watch?v=LVoeG6mcdLg




NB : Cet article est écrit sans l'aide de l'intelligence artificielle générative. Je suis le seul auteur de ce commentaire.




Deux traductions peuvent être trouvées en langue française du Bodhicaryāvatāra: 
- « La marche vers l'Éveil », Comité Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007 (2e édition), 
- « Vivre en héros pour l'Éveil », Georges Driessens, Seuil/Points Sagesse, Paris, 1993.






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La niche du grand Bouddha de Bâmiyân en 2005






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